Deux préjugés et deux fictions érigés en axiomes

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Les investisseurs, et par eux les entreprises, seraient inévitablement arcboutés à la maximisation de leurs gains. Les prix auraient inévitablement pour unique ou ultime déterminant la loi de l’offre et de la demande. La répartition du revenu total du travail au prorata des égalités et inégalités de salaires serait une fiction collectiviste, alors que pour les cotisations assises sur du salaire, la distinction entre les salariales et les patronales ne serait pas une fiction paternaliste et étatiste.

Les échanges marchands n’ont pas inévitablement pour effet d’accroitre les inégalités de revenus et de patrimoines. Mais cela dépend beaucoup des conceptions qui orientent la pratique de ces échanges, selon qu’ils sont actionnariaux ou salariaux ou finaux entre les entreprises et leurs clients de toute sorte (dont d’autres entreprises). Car ces conceptions reposent ou non, pour chacune de ces trois catégories d’échange, sur des normes d’équité économique, applicables à condition qu’au cas d’espèce (une nation, un ensemble de nations) l’économie de marché soit organisée de telle façon que les concurrences renforcées par des obligations légales poussent à leur respect.

Dans l’établissement de cette organisation, un gros obstacle est maintenu – un grand scandale est entretenu – tant que la spécification des normes d’équité économique de chacune des trois sortes d’échanges marchands – normes qu’en bonne méthode il faut supposer différentes sans exclure ce qu’elles ont peut-être en commun –, n’est pas frontalement abordée par la doctrine économique de fait officielle parce qu’elle est celle que l’enseignement supérieur privilégie. C’est dans cette abstention que le marginalisme a placé ce qu’il croit être la « science économique » et avec elle l’économie politique. Ses plus importants axiomes se révèlent être des préjugés qui éloignent du discernement de normes et d’autorégulations par la concurrence fermement administrée.

Les maximums de gains
La loi de l’offre et de la demande
Le travail maltraité et sa « revalorisation » mal engagée par Macron

Les maximums de gains

En toute nation, l’intérêt général, ou comme on voudra le bien commun, ordonne que les inégalités de ressource économique des habitants ne croissent pas exponentiellement, et quand elles sont devenues excessives qu’elles refluent. L’intérêt général ordonne aussi que les déficits et l’endettement publics soient mises à l’abri de leur augmentation sans fin. Mais au lieu de partir de ces impératifs collectifs pour se diriger vers les normes d’équité les plus favorables à leur réalisation, la théorisation économique de nos jours encore la plus courante a pris le parti de se mettre au service du préjugé, réputé libéral, selon lequel le concours des intérêts particuliers satisfait l’intérêt général.

Selon cette idée reçue, les entreprises capitalistes – comprendre non coopératives –, ont pour but de maximiser les gains de leurs propriétaires et dirigeants. En vérité, toutes les entreprises, coopératives comprises, ont pour contrainte de devenir structurellement rentables et quand elles ne le sont plus de le redevenir ou de disparaître. Cela étant, la liberté d’entreprendre à titre marchand n’implique pas davantage l’uniformité que la simplicité et la stabilité des motivations de ceux qui en usent. Tout au contraire, la théorie économique d'inspiration subjectiviste pousse aux entraves à la concurrence lorsqu’elle ramène les intérêts particuliers à l’intention standard du maximum de gains. C’est en réalité la contrainte de la rentabilité structurelle de l’entreprise qui est uniforme, atemporelle et objective.

S’ajoute à cela qu’il y a une différence de nature et non pas de degré entre le plus possible de rentabilité et un niveau suffisant de rentabilité. La sanctuarisation de ce plus possible en économie politique et en technique de gestion repousse l’idée même de suffisance des retours sur investissement. On se trouve alors en présence d’une automutilation de l’analyse économique. À des conditions qui n’ont jamais été complètement remplies et qui tendent de nos jours à l’être de moins en moins, la liberté des échanges marchands crée et entretient des suffisances qui la rendent socialement et environnementalement d’autant plus viable qu’elles sont délibérément assumées. L’économie politique objectiviste montre comment cela se peut.

Plusieurs points majeurs de science économique sont inarticulables sans faire appel aux notions de suffisance et d’insuffisance. La répartition réelle du revenu global entre le total des revenus de placement et le total des revenus du travail est inexplicable sans faire appel à la notion de suffisance. La dynamique de l’économie de marché s’en trouve officiellement prise pour son contraire. Les lois d’airain qui régissent la répartition du revenu total du travail en rémunérations individuelles s’en trouvent incomplètement cernées. Les répartitions régies par les prix auxquels les entreprises vendent s’en trouvent occultées. Les maximisateurs d’inégalités économiques et de manipulations mentales se frottent les mains.

La loi de l'offre et de la demande

Qui cherche à expliquer la formation des prix en économie de marché trouve immanquablement sur son chemin la loi de l’offre et de la demande, tellement fameuse que même sans avoir présent à l’esprit l’un des graphiques ou des autres schémas qui servent à la théoriser énormément de gens la connaissent. Une description de l’état actuel de cette théorisation figure bien entendu dans les encyclopédies Wikipédia et Wikilibéral.

Cette loi agit sur la hauteur et l’évolution de certaines valeurs d’échange marchand. C’est, on ne peut plus manifestement le cas, en bourses de valeurs mobilières et de matières premières, sur le marché de l’immobilier et en salles de vente aux enchères. Il n’en est pas moins fautif d’admettre sans démonstration vérifiable que ce qui vaut pour certains marchés vaut pour tous. L’ensemble des marchandises, autrement dit l’ensemble des services et des biens qui s’échangent contre de l’argent ou qui se troquent, n’est homogène qu’au niveau de sa définition la plus générale. Dès qu’on s’avise d’y discerner les sous-ensembles de premier niveau, on en trouve où les prix ne se forment pas de la même façon, d’autant plus manifestement que chaque marché est organisé de telle façon qu’y prévale des normes qui lui sont propres ou qui ne sont adéquates que sur un sous-emble de marchés.

Observons ce qui est exclu des marchés sur lesquels les ventes ne peuvent être qu’aux enchères. Ce qui s’y commercialise n’est pas le service du travail qui procure un salaire à l’individu qui le fournit ; l’importance de cette sorte de revenu rend cette exclusion très substantielle ; le niveau du salaire moyen et les inégalités de salaire individuel ont des déterminants qui leur sont propres – pour ces inégalités, en dépit de l’inclination qui prévaut depuis cinquante ans environ à ne plus assumer du tout  la loi économique qui les régit : nation par nation, la somme des plus hauts salaire réduit implacablement la moyenne de ceux qui leur sont inférieurs !

Ce que commercialisent les marchés sur lesquels les ventes ne peuvent être qu’aux enchères n’est pas ou n’est plus industrialisable ; l’augmentation de l’espace foncier dans un périmètre donné et la production de maints chefs d’œuvre ne sont pas industrialisables ; le bâti authentiquement ancien n’est pas industrialisable ; la construction de la plupart des machines de jadis et de naguère n’est plus industrialisable.

Les prix des services et des biens vendables ne sont pas tous régis au mieux par la loi de l’offre et de la demande. Ce n’est pas seulement le cas pour les prix du travail. Les prix des automobiles de jadis et de naguère, toujours ou de nouveau en état de marche sont certes régis par la loi de l’offre et de la demande. Les prix des automobiles aujourd’hui produites en grande série le sont d’autant moins que la concurrence sur leur marché est organisée afin de rapprocher sans cesse chacun de ces prix d’une somme de coûts, rendue objective au moyen d’une répartition de marges… dont détourne le marginalisme et son asservissement au maximum de gains (voir ci-dessus).

Un grand nombre de prix finaux, à savoir ceux auxquels les entreprises vendent, peuvent être étroitement liés à une somme objective de coûts, dont ceux de financement. Mais si l’économie politique qui nous mène par le bout du nez ne comporte pas des explications précises sur ce qui rend objectif un prix de revient complet, et à plus forte raison si elle soutient que cette objectivité est introuvable alors que l’universalité de la loi de l’offre et de la demande est selon elle incontournable, alors elle promeut un monde où de plus en plus de prix finaux servent à manipuler le chaland.

Ce monde s’enfonce dans une mentalité où la compétence en affaires économiques s’affranchit d’autant d’objectivité que possible, et par conséquent s’appauvrit en vérités certaines. Il est alors inévitable que la façon de se comporter en politique et en éducation soit contaminée. Dans ces domaines aussi, il devient moderne de s’affranchir d’autant d’objectivité que possible, et par conséquent de s’appauvrir à qui mieux mieux en vérités certaines, tout en alimentant toujours plus de propagandes faisant beaucoup plus appel à l’émotion qu’à la raison. Méphisto tire les ficelles des lois économiques mal cernées.

Le travail maltraité et sa « revalorisation » mal engagée par Macron

Deux fictions sur le travail éloignent de l’assainissement de l’économie marché et de la maturité démocratique pace qu’elles attentent aux intérêts légitimes du plus grand nombre des salariés et des chercheurs d’emploi. La répartition, nation par nation, du revenu total du travail au prorata des inégalités et des égalités de salaire serait une vue de l’esprit attentatoire à la liberté d’entreprendre et à la compétitivité internationale. Les parts patronales des cotisations assises sur les salaires serait économiquement honnête et socialement faste. Malheureusement, les mesures retenues par Macron jusqu’à présent (automne 2018), afin qu’elles aient pour effet une « revalorisation du travail », maintiennent l’une et l’autre de ces fictions, fruits des erreurs sur le travail que le marxisme à sa façon et le marginalisme à la sienne ont ancré dans l’histoire moderne de la théorie économique.

Sans ici remonter aux contrevérités initiales, situons d’abord la première des deux fictions. On dit que les inégalités de rémunération du travail auraient d’incontournables causes microéconomiques – officiellement en néolibéralisme, des différences de productivité marginale. En réalité, les lois économiques qui pour l’essentiel régissent les rémunérations du travail sont macroéconomiques. Pays par pays, le niveau et l’évolution du salaire moyen (et médian) dépendent de l’état général de l’économie du pays. Il y a bien une productivité qui intervient en cette matière, mais c’est celle de l’ensemble des investissements, privés et publics. Au moyen de ces derniers, le travail rémunéré, toutes qualifications et sortes d’employeurs comprises, produit un revenu global. Une part du revenu global constitue le revenu total des placements, une autre part le revenu total du travail.

Cela étant, il y a un piège dans le phénomène complet de la répartition du revenu global. C’est le reste du revenu global après revenus de placements qui, période après période, constitue le revenu total du travail, et non pas l’inverse. Autrement dit, le revenu total du travail se forme par soustraction, ce qui est contre-intuitif à cause de ce qui se passe dans les entreprises. À ce niveau en effet, les bénéfices, et par conséquent la fourniture des entreprises en revenus de placement, sont ce qui reste de gagné toutes charges déduites, dont celles que constitue entreprise par entreprise sa masse salariale.

Voir à ce propos le chapitre La répartition. Sa teneur est si nécessaire à une vraie « revalorisation du travail » que j’en résumerai ci-après l’argumentation et la conclusion principale, avant le rappel de l’authentique loi d’airain dont l’escamotage constitue l’un des scandales économiques les plus préjudiciables qui soient.

Les résultats normaux de la répartition du revenu global

La « revalorisation du travail » est un leurre si elle ne prend pas appui sur une explication juste de la répartition du revenu global et de la maximisation normale qui en résulte. Mais cette maximisation contribue d’autant moins à la hausse du pouvoir d’achat des plus bas salaires que deux lois économiques sont escamotées : 1) Le revenu total du travail fait lui-même l’objet d’une répartition en rémunérations individuelles ; 2) Le réglage de cette répartition incombe normalement à la subjectivité collective et non aux seuls employeurs et cadres supérieurs. Tant que cet escamotage perdure, il est en faveur des plus hautes rémunérations du travail.

Je rappelle que le parcours qui explique la répartition du revenu global est exposé au chapitre 8 de que mon Précis d’économie objective. Dans ce parcours, il y a l’observation qu’un refus d’évolution sur longue période gouverne la répartition du revenu global, nation par nation. Partout, le corps social refuse que les taux de rendement des placements augmentent de génération en génération. De fait et pour des raisons dans lesquelles je n’entre pas ici, il y a dans chaque nation et à chaque moment de son histoire un niveau suffisant des revenus de placement, alors que les niveaux des salaires, depuis les plus bas jusqu’à leur niveau médian, ont toujours été et resteront à jamais jugés insuffisants par les travailleurs qui n’ont pas accès à mieux. Les besoins objectifs de ces travailleurs et de tous les autres n’existent que sur le papier. En réalité, c’est la maximisation du revenu total du travail, et non pas celle du revenu total des placements, que l’économie de marché rend normale.

Cette normalité est telle que dans les périodes de croissance économique assez soutenue, la hausse du revenu total du travail peut devenir nettement supérieure à celle du revenu global. Une étude numérique telle que celle qui figure dans l’argumentation de la proposition 8.4 ne laisse aucun doute à ce sujet.

Une insidieuse dévalorisation du travail est entretenue par ceux qui ne se rendent pas à cette normalité, incompatible avec la primauté donnée au maximum de création de valeur pour les actionnaires. Y compris dans les économies les plus développées, l’éventualité de périodes pendant lesquelles la rémunération totale du travail sous toutes ses formes (dont jetons de présence et primes de toute sorte, entre autres) ne peut pas augmenter autant ou davantage que le revenu global n’est jamais à exclure. L’art de la politique économique n’en consiste pas moins à réduire la durée de ces périodes et à prolonger les durées pendant lesquelles le revenu total du travail est rétabli dans son cours normal. Cet art est évidemment plus ou moins bien outillé selon que l’économie de marché a ou n’a pas la réputation officielle et populaire de pouvoir et devoir maximiser, nation par nation, le revenu total du travail, ainsi que selon les doctrines appariées elles aussi devenues officielles et populaires sur le financement des entreprises et sur l’administration des recettes et des dépenses publiques.

Dans toute nation qui ne dispose pas du privilège monétaire que le dollar confère aux États-Unis (privilège maintenu au moyen de la suspension en 1971 des accords de Bretton Woods), le cofinancement structurel des charges publiques par de l’endettement nuit à sa prospérité immédiate, et non pas à celle des générations futures. Cette nuisance est d’autant plus grande dans une nation dont la classe politique, la fonction publique et les corps intermédiaires ne prennent pas à bras le corps leurs manquements au civisme économique, notamment via le pullulement de subventions d’intérêts corporatistes qui alourdissent les charges publiques. Il ne peut en résulter que des convulsions incurables sans un changement général de mentalité.

[À suivre : Le scandale de l’escamotage de la répartition du revenu total du travail]