Scandales économiques

Scandale
Du grec skandalon
« achoppement, obstacle, piège »

Vers l’assainissement de l’économie de marché et des finances publiques, la conception aujourd’hui dominante entretient des obstacles dont les plus bloquants ne sont franchissables que par une autre approche.

À l’auteur d’un ouvrage sur ces blocages, l’étude préalable des caractéristiques principales de la conception dominante et de l’autre approche s’impose. Au lecteur encore dépourvu de savoirs précis sur le système économique en son état le plus sain, c’est son aspiration à remplir au mieux ses devoirs civiques qui s’impose, faute de quoi le propos le rebutera.

Chapitres, contexte

Des préjugés érigés en axiomes
Le floutage de distinctions primordiales
L’embrouillamini des finances publiques
Les lacunes d’organisation de la concurrence
Les pouvoirs atrophiés de l’économie de marché

Vous, moi et nos compatriotes sont clients d’entreprises : nous participons en tant que tels à des échanges marchands. De plus en plus souvent, nous avons été, sommes et resterons jusqu’à la fin de nos jours allocataires : nous sommes en tant que tels destinataires de transferts de termes d’échange marchand – dans ces termes, qu’on peut aussi bien appeler éléments comme en mathématique, il y a de l’argent. Beaucoup d’entre nous fournissent du travail contre sa rémunération : nous participons en tant que tel un échange marchand, y compris chaque fois que l’employeur n’est pas une entreprise. Les États et la démocratie requièrent l’acquittement d’impôts : en tant que contribuables, nous sommes émetteurs transferts d’éléments d’échange marchand, comme nous le sommes en tant que donneurs à des associations non commerciales et des particuliers. Au moyen de l’épargne que nous avons constituée et le cas échéant grâce à des biens que nous avons reçus en héritage, nous sommes nombreux à détenir des placements rémunérés par des intérêts ou des profits : nos mises et les rémunérations qu’elles nous procurent sont des termes d’échange marchand, avec des plus-values et moins-values à la liquidation de ceux de ces placements qui sont négociables (les autres se liquident différemment).

Redéfinir, aiguiser, séparer

Au sein de chaque nation et en plus ou moins grande partie par-dessus ses frontières, les échanges marchands et les transferts d’éléments de ces échanges établissent mécaniquement un système à raison de ce qui n’appartient qu’à eux.  Dans ces conditions, convenir que seule l’économie politique a pour objet ce qui est spécifique à ces systèmes présente un avantage décisif. Pa cette redéfinition, nous faisons un effort de précision conceptuelle. Si nous le consentons en nous tenant prêts à promouvoir d’autres précisions, nous partons d’un bon pied pour aiguiser notre aptitude à l’impartialité économique.

Avançons tout de suite dans cette direction. Outre l’acquittement d’impôts et d’autres cotisations obligatoires, la démocratie et la priorité aux dépollutions de l’atmosphère, des terres et des eaux requièrent la séparation des pouvoirs. La théorie économique et ses applications ne se plient à cette réquisition que si elles font grand cas de la séparation des rôles – eux-mêmes à proprement parler économiques –, avec en premier lieu ceux des citoyens (clients, travailleurs et placeurs pour ce qui est des échanges marchands ; allocataires, contribuables et donateurs pour ce qui est des transferts d’éléments de ces échanges). Au respect complet de cette séparation, qui participe d’autant moins aux autorégulations sociales et environnementales qu’elle est en peau de chagrin, il faut de l’humanisme épris de rigueur terminologique lorsque l’impartialité l’exige. 

Les prix au rebours de ce qu’ils devraient être

Nous, citoyens, avons grand besoin de mieux nous entendre sur le spécifique susdit. En cette matière et à leur corps défendant, les formateurs entretiennent des scandales, au sens originel de ce mot (voir exergue), lorsqu’ils collaborent à la perpétuation de préjugés érigés en principe ; au floutage de distinctions primordiales ; à l’embrouillamini des finances publiques ; aux lacunes d’organisation de la concurrence ; à l’atrophie des bienfaits de l’économie de marché. Ces obstacles ont toutefois ceci de bon que leur prise de conscience aide à comprendre l’approche qui permet de les débusquer et d’y remédier par des réformes systémiques.

Dans ce tableau clinique, les prix, à savoir les valeurs d’échange marchand, sont de plus en plus des instruments de corruption, au rebours de ce que devraient être parmi eux les salaires, les profits, les cotes d’actions négociables, les intérêts, les tarifs auxquels les entreprises vendent. Nous citoyens avons de plus en plus besoin d’apprendre comment ces valeurs peuvent être sans cesse ramenées vers leurs niveaux socialement équitables et environnementalement responsables.

Sous le joug de libertés de plus en plus factices et de risques accrus d’effondrements en chaîne, nous citoyens avons besoin de nous apprendre les uns aux autres ce « comment ». Il est nettement moins complexe que les grandes lois de la physique, de la chimie et de la biologie. Jusqu’à ce que nous devenions nombreux à le colporter, une trop grande part de ce qu’il vaudrait mieux faire et ne plus faire est laissée de côté.

L’économie politique de la priorité aux dépollutions

Dans le mieux à faire, il y a sans nul doute de rendre effective la priorité aux dépollutions tant des couches de l’atmosphère que des sols cultivés, des bois et des forêts, des rivières et des réservoirs naturels d’eau douce, des mers, des paysages urbains et ruraux. Mais dans ce nettoyage herculéen, on en restera à trop de lenteurs et de nouveaux reculs tant que son support économique n’aura pas été lui-même débarrassé des idées qui ont engendré les pollutions à supprimer sans en créer de nouvelles.

Par l’étendue de leurs conséquences, quatre de ces idées vont à l’encontre de la priorité aux dépollutions. Les entreprises privées, hors du cas dans lequel elles sont de vraies coopératives, auraient inévitablement pour règle d’existence le maximum de gains de leurs propriétaires et dirigeants. La course aux plus-values, quitte à ce que ce soit au détriment des rendements des placements tant qu’ils sont maintenus, serait également inhérente à l’économie de marché. Il en irait de même du plus possible d’intermédiation financière et d’entreprises géantes. Les impôts nationaux et internationaux constitueraient l’instrument économique que la priorité aux dépollutions devrait privilégier, notamment sous la forme de taxes écologiques et de niches fiscales vertes.

Tout cela est largement arbitraire. Pourvu qu’elle perce dans l’enseignement supérieur, une conception beaucoup plus objective du système des échanges marchands et des transferts de termes de ces échanges sera l’instrument économique le plus favorable aux dépollutions, faute de quoi l’entêtement à ne pas changer de schéma continuera à dispenser ses effets désastreux sur l’environnement. Autrement dit, une nouvelle économie politique est indispensable au succès de la priorité aux dépollutions, comme au demeurant à d’autres victoires.

C’est hélas inquiétant. D’une part, depuis le début de l’exploitation industrielle des combustibles fossiles et de l’énergie électrique et jusqu’à présent, la nécessité de dépollutions massives croît exponentiellement. D’autre part, l’émergence d’une nouvelle économie politique est entravée par ceux qui ne veulent ou ne peuvent pas croire en sa possibilité.

La révision des idées économiques de base

Tout se passe comme si la scolarisation massive et l’imbrication de plus en plus poussée des propagandes tant idéologiques que commerciales paralysaient la révision des idées économiques de base. Là où sévit le vague et l’arbitraire initiaux, ce serait davantage de complexités qui poursuivraient victorieusement la mise au jour de vérités dont la diffusion comblerait des manques de compétence.  Comme l’histoire des sciences exactes le montre, il n’y a de révision réussie des idées de base d’une discipline qu’en tenant la porte fermement ouverte à davantage de précision conceptuelle. Sur ce qui est de fait au cœur de l’économie, à savoir les échanges et les transferts ci-dessus indiqués, la question de ce qui n’est propre qu’à cet aspect de la vie en société se pose. La réponse est évidente, mais en rupture avec les axiomes auxquels les économistes universitaires se tiennent. Distinguer plus strictement afin de tarir des sources de confusion reste auxiliaire, et non pas primordial, en analyses et actions économiques.

Ce retour sur les fondamentaux économiques ne se produira pas tant que perdurera une tergiversation qu’aucun échec n’a jusqu’à présent tranchée. L’économie ramenée à ce qui lui est propre constitue, par ses analyses des formations de valeurs d’échange marchand, un corps étranger à la théorisation de l’économie de marché respectivement par la dialectique marxiste et par la mathématisation néoclassique. Le marginalisme continue à tenir le haut du pavé dans l’enseignement supérieur pour une raison incontournable : l’économie définie et objective ne reprend pas l’explication moniste de la valeur d’échange marchand par l’utilité marginale, ce sans se rallier au monisme de la lutte des classes (dès les premiers mots du Manifeste du Parti communiste, Marx et Engels affirment que « toute l’histoire de l’humanité depuis les origines est l’histoire de la lutte des classes », lutte promue clé unique d’élucidation de tous les phénomènes économiques bien que l’exactitude de ce monisme soit tout aussi impossible à prouver que celle de la clé unique « bourgeoise » de l’utilité marginale). L’une des raisons de cette double rupture est que le marginalisme et le marxisme détournent des distinctions qui rendent réalisables le plein échange actionnarial, de plein échange salarial et de plein échange final entre les entreprises et leurs clients. Autant il y a lieu de s’attendre à ce que cette alternative ne perce qu’à condition de devenir mieux formulée, autant il est certain que la percée ne se produira pas si personne n’y travaille.

Alors qu’il y a des politiques qui se pensent et se disent ni de droite ni de gauche, il n’y a pas encore, à ma connaissance, d’économistes universitaires de grande notoriété qui ont choisi de n’être ouvertement ni marginalistes ni marxistes. C’est révélateur d’un enfermement qui perdure, comme pour étouffer dans l’œuf la prise de conscience que notre modernité patauge dans une profonde crise de la pensée économique.

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