Science économique
Propositions premières

Chapitre 12 - La monnaie

12.1. Instrument empirique et ne pouvant que le rester, la monnaie est serve.

1. Les monnaies sont des instruments.

Les monnaies, [1] aussi bien dans leurs formes métalliques (pièces, lingots) que fiduciaires (billets) et scripturales (comptes en banque) sont des instruments :

● d’échanges et de transferts économiques : d’une part d’échanges de marchandises contre les marchandises par monnaie interposée, [2] d’autre part de transferts de pouvoir d’achat (dons, impôts, legs, vols) alternativement ou complémentairement aux transferts d’autres objets qui ont une valeur d’échange marchand ;

● de mesure des valeurs d’échange économique, expression strictement synonyme de « valeurs d’échange marchand », donc à ce titre instrument de mesure dit des prix au sens économique de ce mot — prix dont ceux des fournitures individuelles de services du travail et de placements en échange de leurs rémunérations ; [3]

● de stockage de pouvoir d’achat, cette fonction de réserve étant d’autant plus mal remplie que, dans la durée, l’unité monétaire perd vite de sa valeur d’échange par des hausses nominales de prix qui font parler d’inflation (du latin, par anglais interposé, inflatio : gonflement), mais qui n’en constituent pas moins une dépréciation monétaire, généralisée ou nichée (immobilier et autres actifs).

2. Il n’y a en matière monétaire aucune orthodoxie.

Ce jugement est de Jacques Rueff :

« Contrairement à ce que croient les profanes, il n’est, en matière monétaire, aucune orthodoxie. On peut concevoir un grand nombre de systèmes, qui se distinguent par leurs vertus propres. C’est seulement en fonction des fins que l’on assigne à la société que l’un d’eux peut apparaître préférable aux autres. » [4]

Trois paragraphes plus loin, Rueff explique :

« Les types extrêmes de systèmes monétaires sont : le " réaliste ", où chaque unité de monnaie a pour contrepartie dans le bilan de l’institution émettrice un actif susceptible d’être vendu sur le marché pour une égale valeur, et le " nominaliste ", où la monnaie n’est qu’un signe vide de substance. C’est entre ces deux modèles que s’échelonnent tous les systèmes qui ont été, sont ou seront en vigueur. »

Paul Fabra, dans Le meilleur système pour se débarrasser de l’or, note qu’« un système monétaire étant par destination de nature empirique, il ne peut jamais être entièrement rationnel » [5] et conclut l’une de ses analyses par : « Dans un système monétaire rationnel, le signe est le plus abstrait possible mais la valeur qu’il représente est la plus réelle possible. » [6]

3. Une monnaie inspire d’autant plus confiance qu’elle est de fait arrimée à des points forts de politique économique.

C’est en ce sens aussi [7] que, comme Jacques Rueff l’a maintes fois répété, la monnaie est serve. Pour autant que dans un pays maintenir ou rétablir au plus vite des points forts de politique économique en vienne à s’imposer comme par mentalité innée, la protection contre l’inflation, la déflation et les récessions importées d’origine financière est portée dans ce pays à son plus haut. L’histoire des peuples, jusque dans ses cours souterrains les plus difficiles à reconnaître, fait que certains pays sont par leurs mentalités ataviques plus aptes que d’autres aux pratiques économiques qui portent au plus haut la protection qui vient d’être dite et que ne procure pas le protectionnisme au sens attribué à ce mot en économie.

4. La plus haute protection monétaire ne dépend qu’en partie de la gouvernance de l’économie de marché.

Qu’est pour le pays considéré et ses alliés le poids des dépenses militaires, tant en investissements qu’en charges ? Et quel est le poids des dépenses de prestige ? Ces poids et d’autres, dont ceux des transferts dits sociaux, peuvent être si élevés qu’ils sont devenus une source abondante de dépréciation monétaire — pour ce qui est des dépenses militaires, les plus grandes guerres en ont administré les exemples les plus retentissants. [8]  La prévention de ces risques ne dépend que, subsidiairement à très subsidiairement, d’accords internationaux sur les bonnes pratiques en matière de gouvernance du bien commun à l’humanité entière que constitue l’économie de marché.

5. L’étalonnage des valeurs d’échange marchand par des points forts de politique économique n’est pas à exclure.

La plus haute protection contre l’inflation, la déflation et les récessions importées d’origine financière est également subordonnée aux manipulations de taux de change, perturbatrices de courants commerciaux transcontinentaux et intercontinentaux. Mais réussir à surmonter cet obstacle se peut là où, d’une zone monétaire à l’autre, les valeurs d’échange marchand deviennent étalonnées par des politiques toutes dotées des sept points forts que les propositions à suivre passent en revue. Dans le cas d’une zone monétaire commune à plusieurs nations, telles celles qui font partie de la zone euro, ce sont toutes ces nations dont les politiques économiques doivent avoir ces points forts.

6. Parvenir à une telle convergence ne peut être que très laborieux.

Redonner à chacune des monnaies les plus utilisées en commerce international un prix fixe d’un même produit du travail humain se révélera-t-il moins laborieux ? [9] En matière d’échanges et de transferts économiques, la durée d’émergence d’un changement d’idées directrices est susceptible de se compter en générations, pour beaucoup à cause des affects que la raison peine énormément à réduire dans tout ce qui touche à l’argent.


[1] Plus familièrement dit l’argent, mot qui dans cet emploi a une riche palette de synonymes argotiques : le blé, la braise, le flouze, le fric, la galette, le grisbi, les joncs, la maille, l’oseille, les pépètes, le pèze, le picaillon, le pognon, les ronds, le sou, la thune, le trèfle (Le Robert, entrée Argent, II).
[2] L’expression « échanges de marchandises contre les marchandises » rend assez complètement compte d’une réalité économique élémentaire quand seulement, comme rappelé à la fin du point suivant, les services du travail et des placements fournis en échange de leurs rémunérations respectives sont expressément reconnus être des marchandises. Voir chapitre 2 où il est exposé également pourquoi les monnaies ayant cours ne sont pas des marchandises.
[3] Sur le fait que les échanges économiques, autrement dit les échanges marchands, sont un sous-ensemble fini des échanges sociaux, voir Introduction à l’économie définie / Délimiter le champ.
[4] La régulation monétaire et le problème institutionnel de la monnaie, publié pour la première fois en 1953 dans la Revue d’économie politique, section VIII — Le problème institutionnel de la monnaie, premier paragraphe. La citation suivante de Jacques Rueff est le cinquième paragraphe de ce même texte.
[5] Le meilleur système pour se débarrasser de l’or est le titre du chapitre 13 de l’Essai de réhabilitation de l’économie politique sur titré L’anticapitalisme (15 chapitres). Le membre de phrase cité se trouve sous, l’intertitre Qu’est-ce que l’étalon or ? - page 280 de l’édition Arthaud (1974), page 334 de l’édition Champs Flammarion (1979).
[6] Page 290 Arthaud, page 345 Champs Flammarion où cette phrase, soulignée par sa mise en italique, est la dernière d’un paragraphe dont voici la première moitié :

« À notre époque, l’idée que la référence à l’or est une survivance du passé est solidement ancrée dans la plupart des esprits. Ceux qui la soutiennent […] tirent d’un fait incontestable une conséquence qui lui est étrangère. J’appellerai ce raisonnement « l’illusion du professeur Triffin » car c’est le célèbre professeur de l’université de Yale qui en a fait l’exposé le plus systématique, consistant à « prouver » que l’or sera progressivement éliminé du système monétaire international de la même façon et pour les mêmes raisons qu’il l’a déjà été dans la circulation monétaire de chaque pays. Le fait incontestable sur lequel s’appuie le professeur Triffin est que les hommes se servent d’instruments de paiement de plus en plus abstraits. La monnaie métallique a été progressivement remplacée par les billets de banque, puis la monnaie fiduciaire a cédé la plus grande partie du terrain à la monnaie scripturale avec la généralisation des paiements par jeu d’écritures et l’usage plus fréquent, pour les dépenses courantes, des cartes de crédit. Cette évolution n’est certainement pas encore arrivée à son terme. Elle traduit de toute évidence un progrès de la rationalité économique. Mais cette même rationalité exige […] que le principe d’égalité soit respecté dans l’échange. Or, comment espérer que l’échange se fasse valeur pour valeur si l’instrument à travers lequel il s’opère normalement n’a pas une valeur objectivement déterminée ? »

La « valeur objectivement déterminée » dont Fabra a fait état est un prix figé, entre un plus haut et plus bas très rapprochés, d’un « quantum de la marchandise choisie comme étalon ». En faveur d’un tel amarrage aux conditions qui ont été remplies de 1870 à 1914, il y a un grand amoindrissement de la fluctuation des taux de change, ce qui a d’autant plus de retentissements que le commerce international est un gros pourvoyeur d’emplois et d’enrichissements. Ce n’est cependant pas le seul moyen de parvenir à moins de dépréciations monétaires et, ce faisant, à moins de perturbations monétaires des prix, de toute façon de proche en proche ancrés à ceux d’entre eux qui sont les salaires horaires minimums des pays d’où viennent ce qui est vendu. Par refuge dans la propriété immobilière notamment, les fuites des placements les plus exposés aux dépréciations monétaires sont des déperditions dans le financement le plus sain de la création d’emplois, avec peine aggravée par l’enchérissement des coûts du logement qui résulte de ces déperditions.
[7] Fabra : « Les " objectivistes " pensent, selon la forte expression de Jacques Rueff, que la monnaie est " serve ", en ce sens que sa demande est et doit être subordonnée aux impulsions de la vie économique. Les " subjectivistes " sont enclins, à l’instar de Keynes, à voir dans la monnaie un " élixir " qu’il convient d’injecter dans le corps économique pour en stimuler l’activité » (page 295 Arthaud, page 352 Champs Flammarion).
[8] Et les dépenses somptuaires de Louis XIV à Versailles sans rapport avec ce qu’a été la genèse et le cours de la Révolution française ? Le Concorde, le paquebot France et le Plan Calcul sans rapport avec la médiocrité des résultats économiques de la Ve République depuis les années 1970 et jusqu’à présent ? Etc.
[9] Pour plus à ce sujet, lire de Paul Fabra l’intégralité de son chapitre 13 (ouvrage cité ci-dessus), ou le chapitre 11 de Capital for Profit (1991, Rowman & Littlefield Publishers, Maryland) en tenant compte du fait que l’auteur y a stipulé : « I now consider the English version (which incorporates some changes) to be the more authoritative. »