Science économique
Propositions premières

Chapitre 3 - L'entreprise

3.2. Les entreprises ne sont pas inéluctablement asservies à un maximum à l’avantage de leurs propriétaires ou dirigeants.

1. Le maximum de profit et le maximum de plus-value ne font pas partie des normes que l’économie de marché oblige les entreprises à respecter.

Ce constat est l’un de ceux que la pensée économique aujourd’hui dominante refoule. Les entreprises pour quoi faire ? La réponse la plus fréquente jaillit : pour faire gagner le plus d’argent possible à leurs propriétaires et chefs ! Beaucoup de ceux qui voient ainsi estiment la morale sauve pourvu qu’il y ait bon usage de cet argent, mais sans expliquer pourquoi en une telle matière la fin justifierait les moyens.

2. Le but du maximum de profit est inutile et dangereux.

Le « pape du management », l’américain Peter F. Drucker, a écrit au sujet du maximum de profit ce que voici : [1]

« Si l’on demande à un homme d’affaires type de définir une entreprise, il répondra probablement que c’est une organisation qui doit faire du bénéfice. L’économiste type donnera probablement la même réponse. Cette réponse n’est pas seulement fausse, elle est sans rapport avec les faits.

 « La théorie économique prépondérante de l’entreprise et du comportement dans le domaine des affaires, la maximalisation du profit – ce qui est simplement une façon compliquée d’exprimer la vieille rengaine de l’achat à bon marché et de la vente à un prix élevé – peuvent, plus ou moins, expliquer la façon dont travaillait Richard Sears. Ce qu’elle ne saurait expliquer, c’est la façon dont fonctionne Sears Roebuck ou toute autre entreprise commerciale, ou la façon dont ces affaires devraient fonctionner. Le concept de maximisation du profit est, en fait, dénué de sens.

 « Les économistes contemporains se rendent bien compte de ce qui précède mais ils essaient quand même de préserver leurs théorèmes. Joël Dean, un des plus brillants et des plus créatifs parmi ces économistes, continue à soutenir cette proposition. Il la définit comme suit :

 " La théorie économique pose l’hypothèse fondamentale que la maximalisation du profit est l’objectif de base de toute entreprise. Cependant, dans un passé récent, ce concept a acquis, pour les théoriciens, une application restreinte :

1) au long terme ;
2) au revenu du management plutôt qu’au revenu des propriétaires ;
3) à l’inclusion d’un revenu non financier comme, par exemple, à un accroissement du temps de loisir des cadres supérieurs surchargés et à l’établissement de rapports plus amicaux entre niveaux hiérarchiques au sein de l’entreprise ;
4) enfin, à l’acceptation de considérations spéciales, telles que la limitation de la concurrence, le maintien du contrôle du management, la prévision des augmentations de salaires et la prévention de procès. On voit donc que ce concept est devenu tellement général et vague qu’il semble correspondre à la plupart des objectifs de l’homme en général. "

 « Un concept aussi général et aussi vague n’est plus un concept. C’est une autre façon de dire : " Je ne sais pas et je ne comprends pas ". Un théorème que l’on souhaite maintenir, alors qu’il n’existe plus en fait, cesse indubitablement d’avoir un sens ou une utilité quelconque.

 « Le danger du concept de maximalisation du profit est qu’il transforme la notion de rentabilité en mythe. (…)

 « Le profit et la rentabilité sont toutefois plus cruciaux pour la société dans son ensemble que pour l’affaire individuelle. La rentabilité n’est pas l’objectif de l’entreprise et du monde des affaires. C’est plutôt un facteur limitatif. (…) Si les hommes d’affaires étaient remplacés par des archanges aux postes de direction, la rentabilité continuerait à être un de leurs principaux soucis, en dépit de l’absence totale d’intérêt personnel de ces mêmes archanges pour la notion de profit. (…)

« Ce qui est à la base [du postulat du maximum de profit] est le fait de croire, à tort, que ce qui motive un individu – donc en principe la motivation pour le profit de l’homme d’affaires – explique son comportement ou l’aide à choisir ce qu’il faut faire. On peut même suspecter la réalité d’un concept tel que la motivation du profit : ce concept fut inventé par les économistes classiques pour expliquer leur théorie de l’équilibre statique [cette dernière précision établit qu’il s’agit d’économistes néoclassiques et non pas classiques]. Il n’y a jamais eu aucune preuve de l’existence de la motivation du profit. Nous avons, depuis longtemps, découvert la véritable explication du phénomène de changement et de croissance économique que la motivation de profit avait été censée expliquer, à l’origine.

« Savoir s’il existe ou s’il n’existe pas une motivation pour le profit ne nous aide pas à comprendre l’entreprise, le profit et la rentabilité. Le fait que James Smith soit dans les affaires pour faire du profit ne concerne que lui et son ange gardien. Cela ne nous apprend rien sur ce que fait cet individu et sur la façon dont il fonctionne. Nous n’apprenons rien sur le travail d’un prospecteur d’uranium dans le désert du Nevada lorsqu’il nous est dit qu’il essaie de faire fortune. Nous n’apprenons rien sur le travail d’un spécialiste des maladies cardiaques lorsqu’il nous est dit qu’il essaie de gagner de l’argent ou même s’il nous est dit qu’il veut faire du bien à l’humanité. La motivation du profit et la maximalisation des profits qui en dérive sont inutiles à la compréhension d’une entreprise, de son objectif et de son management.

 « En fait, le concept est plus qu’inutile. Il est dangereux. C’est une des causes principales de la mauvaise interprétation de la nature du profit dans notre société et de la profonde hostilité vis-à-vis du concept de profit qui sont parmi les dangers les plus menaçants d’une société industrielle. Ce concept est en grande partie responsable des pires erreurs de nos gouvernements – tant aux États-Unis qu’en Europe occidentale –, erreurs qui reposent entièrement sur une mauvaise interprétation de la fonction et de l’objectif d’une entreprise commerciale. Ce concept est responsable, en grande partie, de la croyance communément répandue qu’il existe une contradiction inhérente entre le profit et la capacité que peut avoir une entreprise d’apporter une contribution sociale. En réalité, une entreprise ne peut apporter une contribution sociale que si elle est très rentable. Disons tout crûment qu’une entreprise en faillite ne sera probablement ni un bon endroit où travailler, ni un membre désirable d’une communauté, bien qu’il semble que certains de nos sociologues paraissent croire le contraire. »

3. L’impératif du maximum de profit est antilibéral.

La liberté d’entreprendre comporte le libre choix de fins licites. Quand le maximum de profit est élevé au rang d’un impératif, le libre choix des fins est moins pratiqué. L’exercice de la liberté d’entreprendre s’en trouve appauvri. Les réductions de concurrence prolifèrent, car elles sont indispensables pour faire en sorte qu’une entreprise soit asservie au maximum d’enrichissement de ses propriétaires et dirigeants.

4. L’alternative du maximum de plus-value est encore plus contestable.

Je suis propriétaire d’un bien immobilier ; je le mets en location ; le locataire se met à ne régler qu’une fraction du loyer convenu. Je lui demande pourquoi ; il me répond que la hausse de l’immobilier pourvoit à mon enrichissement. C’est évidemment inacceptable.

C’est pourtant ce qu’un courant de doctrine incite les sociétés commerciales à faire. Limiter les dividendes à une faible fraction du bénéfice, voire ne pas distribuer du tout de dividende, fait partie du scénario afin qu'en s’en remettant « au marché », et autant que possible en le manipulant sans se faire prendre, la plus-value, encaissée au moment de la liquidation du placement, atteigne un niveau confortable au moins mirobolant au mieux.

5. Un taux suffisant de profit sur capital est-il une norme qu’une économie de marché est à même de faire prévaloir ?

Postuler une réponse positive à cette question est méthodologiquement fautif. Mais il l’est également de placer au commencement de la théorie de l’économie de marché un a priori qui détourne de l’apport d’une réponse positive au cours de l’élaboration théorique.

6. Une affirmation sur une sorte de gain est une définition à une condition.

La propriété que cette affirmation énonce doit indiquer ce que ce gain a de spécifique et qui le perçoit, faute de quoi sa définition, au sens de ce concept en logique des ensembles non flous, est en trompe l'œil.

7. Ce qui est avéré pour n’importe quel gain n’est pas un élément de définition de l’un d’entre eux.

Tous les gains, ceux acquis aux jeux de hasard compris, ont en commun de constituer un but pour quelqu’un (en toute rigueur, une chose n’a pas de but et une entreprise est une chose) ; d’être exposés à la recherche de leur plus possible ; de nécessiter la prise d’un risque de perte d’une mise ou d’une situation ou des deux ; de pouvoir être considérés comme une « récompense ».

8. Les propos sur le profit qui ne font que reprendre ce que tous les gains ont en commun nuisent à la qualité du « dialogue social ».

Au premier rang de ces propos, il y a : « Le profit est le but de l’entreprise » ou « Le maximum de profit est le but de l’entreprise » (sic, dans les deux cas, pour ce qui est « de l’entreprise »). Sa variante « L’entreprise est une association pour le profit » (Medef, 2007) conforte plus cette croyance qu’elle ne contribue à la faire évoluer. Dans la même veine, la « prime de risque » et la « récompense » sont convoquées pour justifier le profit.

La mise en avant de considérations objectives spécifiques à la problématique de la propriété d’entreprise s’en trouve laissée de côté. Une augmentation du nombre de points d’accord de fond entre « partenaires sociaux » est reportée sine die.

9. La « refondation sociale » sans une refondation de la doctrine du profit butte sur une impossibilité.

La « refondation sociale » vise à faire reculer la systématisation d’abus de pouvoir et de rapports de force, dans les relations entre employeurs et salariés notamment. Il faut à sa réussite des discours moins arbitraires sur l’entreprise.

La propagation de tels discours est bloquée tant que ce qu’il y a de plus objectif sur le profit est sacrifié à la perpétuation de traditions idéologiques. Il est, en effet, logique que les tenants de la lutte des classes, même sous sa forme la plus réformiste, ou de la guerre économique, même sous la forme la plus policée, fassent semblant de ne pas voir que ce plus objectif existe.

10. La distinction entre « internalités » et « externalités » sert à ne pas remettre en cause les postulats marginalistes.

Dans The Theory of Corporate Finance (2006, Princeton University Press), le professeur Jean Tirole (Nobel d’économie 2015), après avoir rappelé page 57 « that prices reflect the scarcity of resources, that management should aim at maximizing shareholder wealth », affirme (même page, premier paragraphe de la section 1.8.1) : « An economist would rephrase the position of the proponents of the stakeholder society on the recommendation that management and directors internalize the externalities that their decisions impose on various groups. » En d’autres termes, la maximisation de la « shareholder wealth » vient au premier rang des internalités, mais elle est à tempérer par la pris en compte des externalités constitutives de la « stakeholder society ».

Les économistes sur cette ligne disent aux dirigeants et administrateurs de sociétés par actions négociables, en bourse ou de gré à gré : adoptez donc une vue plus large de ce qui est en jeu. Ce faisant, ces économistes reconnaissent, en creux, que l’axiome des prix toujours fonction de la rareté aussi bien que l’axiome de la maximisation de la richesse des actionnaires pourraient bien ne pas être des réalités objectives sur lesquelles les entreprises et les nations peuvent impunément faire l’impasse parce qu’elles sont « internes » – inhérentes – au système économique. Pour en arriver à voir de façon scientifique où cette hypothèse conduit, c’est à toute une reconstruction à laquelle il faut se livrer, en se refusant à présupposer notamment : 1°) qu’il existe un déterminant commun à tous les prix – tout en acceptant que l’étude de la formation des prix dans chacune des catégories principales d’échange marchand conduise au constat de l’existence d’un tel déterminant – ; 2°) que le système économique exclut en matière de profits la possibilité d’un prix suffisant du placement d’épargne en parts de capital social – c’est faux, cela se démontre — ; 3°) que le système économique exclut en matière de salaires l’impossibilité de trouver une suffisance objective dans leurs moyennes nationales – c’est leur insuffisance qui est partout et toujours vraie.  – ; 4°) que le système économique exclut, également en matière de salaires, que leurs écarts soient des clés de répartition du revenu total du travail – c’est en vérité injuste de ne pas tenir compte, dès le stade de la théorie du prix du travail, du fait que les plus hauts salaires réduisent ceux qui leur sont inférieurs – ; 5°) que l’économie de marché a pour effet normal la maximisation des revenus de placement moyennant la compression des petits et moyens revenus du travail – c’est, à l’aide de concepts recevables en logique des ensembles finis, le contraire qui se démontre : la tendance normale en économie concurrentielle est la maximisation des petits et moyens revenus du travail moyennant la suffisance des revenus de placement ; 6°) que le capitalisme dominé par la recherche de plus-values est forcément le nec plus ultra du libéralisme économique ; 7°) que le capitalisme de rendement mérite le mépris dans lequel il est tenu parce que ses propriétés systémiques ne sont pas supérieures à celles du capitalisme dominé pas la recherche de plus-values. Peter F. Drucker, économiste de formation puis acteur très engagé, s’est déclaré à plusieurs reprises convaincu qu’un grand progrès restait à faire en osant un recommencement objectiviste de la théorie économique de base.


[1] Management : Tasks, Responsibilities, Practices, première édition en 1974 par William Heinemann Ltd. La citation est extraite du chapitre 6. Les premiers passages de ce chapitre sont reproduits, en anglais et in extenso, à la page suivante.