Science économique
Propositions premières

Chapitre 1 - L'économie

1.1. La pensée économique doit utiliser des définitions recevables en mathématique des ensembles finis.

Les dictionnaires, lexiques et glossaires renseignent sur des acceptions qui ne sont pas, le plus souvent, des énoncés conformes à la définition de la définition en mathématique des ensembles finis.

1. La définition de la définition en mathématique des ensembles finis tient en trois propositions.

  • Un ensemble fini est définissable en extension ou en compréhension.
  • Une définition en extension énumère tous les objets qui font partie de l’ensemble considéré.
  • Une définition en compréhension énonce une ou des propriétés que tous les éléments de l’ensemble considéré et eux seuls possèdent.

2. On doit s’attendre à ce que les définitions des objets et des actes économiques soient pour la plupart en compréhension.

L’énoncé d’une définition en compréhension peut être souvent imbriqué à une énumération partielle. Exemple : les richesses économiques sont les produits du travail humain, tels que des outils, des aliments et des vêtements, qui s’échangent le plus souvent contre une quantité de monnaie et pour le reste directement entre elles. L’énumération partielle pourrait être le début d’une définition en extension si tous les outils, tous les aliments et tous les vêtements faisaient l'objet d’échanges économiques. Or ce n’est pas le cas à cause de ceux que leurs propriétaires ont produit et dont ils gardent pour eux l’usage, entre autres raisons. Par ce genre d’impossibilité, en économie les définitions recevables en logique des ensembles finis sont pour la plupart en compréhension. Cette fatalité accroît la nécessité d'apporter dans cette discipline un grand soin au préalable de la mathématique littéraire.

3. Toute définition, les autres observations du réel et le raisonnement usent de conventions sémantiques.

C’est pourquoi la pensée économique n’est portée à son plus haut point de rigueur qu’en faisant explicitement état des conventions majeures de dénomination qu’elle utilise. Les clauses verbales les plus typiques de la théorie économique sont réputées être « toutes choses égales par ailleurs » et « tôt ou tard ». En fait, la clause la plus nécessaire à l’élaboration de la théorie économique authentiquement scientifique est : « convenons d’appeler… » — suivi d’un mot ou d’une expression — « l’ensemble… » — suivi d’une définition recevable en logique des ensembles finis.

4. En dépit de la propension au relativisme, le principe de la recherche de la vérité est simple.

Une théorie est une suite d’énoncés qui expriment une relation entre plusieurs termes. Autrement dit, une théorie est une suite de propositions. Une proposition qui décrit un aspect du réel est vraie quand cette description est conforme aux faits. Une théorie, si partielle soit-elle, est elle-même complètement vraie quand aucune de ses propositions n’est contredite par une proposition vraie, que cette dernière fasse ou non partie de la théorie exposée. Karl Popper a fait figurer Un complément à la critique du relativisme (1961) à la fin de La société ouverte et ses ennemis[1] On y lit :

« La principale maladie philosophique de notre temps est le relativisme intellectuel et le relativisme moral qui, au moins pour une part, en découle. Par relativisme, ou scepticisme si l’on préfère ce terme, j’entends la doctrine selon laquelle tout choix entre des théories rivales est arbitraire : soit parce que la vérité objective n’existe pas ; soit parce que, même si l’on admet qu’elle existe, il n’y a en tout cas pas de théorie qui soit vraie, ou (sans être vraie) plus proche de la vérité qu’une autre ; soit parce que, dans les cas où il y a deux théories ou plus, il n’existe aucun moyen de décider si l’une est supérieure à l’autre. / … / Certains des arguments invoqués à l’appui du relativisme découlent de la question même : " Qu’est-ce que la vérité ? ", à laquelle le sceptique convaincu est sûr qu’il n’y a pas de réponse. Mais, à cette question, on peut répliquer d’une façon simple et raisonnable – qui ne satisferait probablement pas notre sceptique – qu’une affirmation ou un énoncé sont vrais si, et seulement si, ils correspondent aux faits[2] / Que veut dire " correspondre aux faits " ? Bien qu’un sceptique ou un relativiste puisse trouver aussi impossible de répondre à cette question qu’à la précédente, c’est en réalité aussi facile et même presque banal. Par exemple, tout juge sait bien ce qu’un témoin entend par vérité : c’est justement ce qui correspond aux faits. / … / Il faut distinguer nettement entre savoir ce que signifie la vérité et avoir un moyen, un critère, pour décider si un énoncé est vrai ou faux. / … / La plupart d’entre nous ne connaissent pas les critères qui permettent de savoir si un billet de banque est authentique ou faux. Mais, si nous trouvions deux billets portant le même numéro, nous aurions de bonnes raisons de déclarer que l’un des deux [au moins] est faux : assertion qui ne serait pas privée de signification par l’absence d’un critère d’authenticité. / … / C’est, à mon avis, l’exigence d’un critère de la vérité qui a fait croire à tant de philosophes qu’il était impossible de répondre à la question : « Qu’est-ce que la vérité ? ». Mais l’absence de ce critère ne rend pas la notion de vérité dénuée de sens, pas plus que l’absence d’un critère de la bonne santé ne rend dénuée de sens la notion de santé. En l’absence de tout critère, un malade peut chercher à retrouver la santé, et un homme qui s’est trompé rechercher la vérité. / Un des résultats directs des travaux de Tarski sur la vérité est le théorème logique : il ne peut y avoir de critère général de la vérité. Ce théorème est fondé, et il repose sur la notion même selon laquelle la vérité est la correspondance avec les faits : c’est-à-dire sur une notion pour laquelle nous n’avons pas de critère. L’exigence déraisonnable des philosophies du critère, si on l’avait respectée en l’occurrence, nous aurait empêchés à jamais d’aboutir à ce résultat logique – qui est d’une grande importance. / … / Certes, il y a dans le scepticisme et le relativisme un fond de vérité, à savoir qu’il n’existe pas – en effet – de critère général de la vérité. Mais on n’a pas le droit d’en conclure que le choix entre des théories rivales est arbitraire. Cela veut simplement dire que nous pouvons nous tromper dans ce choix : que nous sommes faillibles. / … / C’est une illusion de croire à la certitude scientifique et à l’autorité absolue de la science ; la science est faillible parce qu’elle est humaine. Mais cela ne donne pas raison au scepticisme ni au relativisme. Nous pouvons nous tromper, certes ; il n’en résulte pas que le choix que nous faisons entre plusieurs théories est [inévitablement] arbitraire, que nous ne pouvons apprendre, et nous rapprocher de la vérité. »

5. La sélection des idées scientifiques est, sur le long terme, rationnelle.

Début 2008, Raymond Boudon a enrichi la collection encyclopédique Que sais-je ? Presses Universitaires de France par Le relativisme. [3] Le constat qu’il n’y a pas de critères généraux du vrai et de la scientificité y est exposé, avec une référence philosophiquement plus prestigieuse et didactiquement plus savoureuse à colporter que celle utilisée par Popper dans l’extrait ci-dessus cité. Boudon le fait dans un passage [4] qui vaut d’être ici entièrement cité (les notes de bas de page sont des ajouts pour le besoin de la présente citation, les soulignements sont de l’auteur cité) :

« Deux arguments principaux peuvent être opposés au relativisme cognitif. [5]

« 1 / Comme l’indique Kuhn,[6] la sélection des idées scientifiques fait apparaître sur le court terme l’action de facteurs irrationnels. Cela n’exclut pas que, sur le long terme, cette sélection soit rationnelle. Lavoisier a objectivement raison contre Priestley, même si la discussion de la théorie du phlogistique [7] de Priestley fait apparaître que les prises de position des hommes de science impliqués dans le débat furent souvent inspirées par des motivations de caractère irrationnel. C’est donc seulement si l’on néglige la distinction entre le court et le long terme que l’on peut appliquer le principe du tiers exclu [8] et déclarer que la discussion entre savants n’étant pas exclusivement rationnelle, la sélection des idées scientifiques doit être tenue pour irrationnelle. Mais, dès lors que l’on prend cette distinction en compte, la question de savoir si les discussions entre savants sont rationnelles ou non est disqualifiée de par sa formulation même.

« 2 / Il en va de même s’agissant des conséquences qui ont été tirées de l’impuissance de la philosophie des sciences à déterminer les critères de démarcation entre science et non science. On n’a jamais réussi à identifier les critères en question. Mais on peut appliquer à la scientificité une remarque décisive de Kant sur la vérité [9]  : ce n’est pas parce qu’il n’existe pas de critères généraux du vrai que celui-ci n’existe pas. Rechercher les critères généraux du vrai, ironise-t-il, c’est chercher à traire un bouc. Pourtant, la vérité n’est pas une illusion.

« Kant veut dire qu’il n’existe pas d’ensemble fini de critères qu’on pourrait appliquer à la manière d’une checklist pour déterminer si une théorie est vraie. En revanche, on peut, dans bien des cas, trancher avec certitude en faveur d’une théorie contre une autre. C’est ce que nous enseigne l’histoire des sciences. On peut accepter la théorie proposée par Torricelli et Pascal du phénomène physique qui devait donner naissance au baromètre et rejeter les théories d’inspiration aristotélicienne parce que la première rend mieux compte des phénomènes observés et n’introduit pas l’idée que la nature aurait horreur du vide. Dans d’autres cas, ce sont d’autres critères qui permettront de trancher entre théories concurrentes. Ainsi, les critères qui permettent de choisir entre les théories expliquant l’extinction des dinosaures sont pour partie différents de ceux qui permettent de trancher entre les théories de Priestley et de Lavoisier. C’est bien parce qu’il est possible de déterminer à partir de raisons solides si l’on doit préférer une théorie à une autre que certaines théories disparaissent irréversiblement au profit de théories jugées préférables au vu de critères bien définis et variables d’un cas à l’autre.

« On peut appliquer à la scientificité la remarque de Kant sur la vérité. Il n’y a pas davantage de critères généraux de la scientificité que de la vérité. Dès que des théories peuvent donner lieu à des comparaisons aboutissant à un arbitrage indiscutable, elles donnent le sentiment d’être scientifiques. Mais il est difficile d’aller au-delà dans la précision. Il n’y a pas de critères généraux de la scientificité, mais la scientificité existe. »

6. Ce qui vaut pour la vérité et la scientificité vaut pour l’objectivité.

La conséquence la plus dommageable de la négation de la possibilité pour la connaissance d’accéder au réel est d’éliminer du champ de conscience la culture des vertus de l’objectivité. Cette régression est empirée par l’attribution indue, mais de règle en économie politique subjective, d’une valeur d’échange économique à la connaissance en elle-même, autrement dit au savoir en lui-même (plus à ce sujet au chapitre suivant).

7. En économie aussi, la prétention du pur descriptif d’abord est fallacieuse.

Dans Le relativisme dont deux pages viennent d’être citées, Raymond Boudon, au début de son troisième chapitre, titré Expliquer les croyances, pose la question : « Faut-il accepter d’autre part l’opposition souvent proclamée entre connaissance normative et connaissance descriptive ? ». Tout au moins en théorie économique, le descriptif est très souvent, voire toujours, du normatif, positif ou négatif. De toute façon, décrire est en soi préconiser de voir les choses ainsi et, dans les affaires économiques, de les administrer en fonction de ce qu’on tient, explicitement ou implicitement, pour normal et anormal. Vouer en premier lieu la théorie économique — la science économique, le socle de l’économie politique — à la description afin d’en assurer la scientificité ? Il est en réalité impossible de s’y tenir, cependant qu’y prétendre est nécessaire pour faire passer des préjugés pour des explications et du particulier pour du général, tout en donnant l’impression de s’en tenir à des considérations impartiales.

8. De la pseudo-définition est indispensable pour se laisser aller à ses partialités.

L’usage de définitions proprement dites s’impose à la théorie économique pour les mêmes raisons qu’en d’autresdisciplines. La négligence de ces raisons est cependant particulièrement tentante dès qu’il est question d’économie. Cette négligence est, en effet, indispensable pour se laisser aller à ses partialités alors qu’elles participent étroitement à ce que je suis ou crois être au quotidien. C’est pourquoi les dépasser est toujours difficile et même souvent impossible. Le subjectivisme économique, dans ses déclinaisons tant individualistes que collectivistes, a besoin de pseudo-définitions pour paraître rationnel.

9. Les pseudo-définitions font le lit des pétitions de principe.

La pseudo-définition favorise la pétition de principe, à savoir le raisonnement qui tient pour vrai ce qu’il s’agit de démontrer.[10] L’effort d’attention aux faits nécessité par la définition, au sens de ce concept en logique mathématique, ouvre la voie de la démonstration alors que la pétition de principe obstrue cette voie. Prenons un exemple. Je tiens pour vrai que la loi de l’offre et de la demande régit principalement la formation de tous les prix. J’en tire des courbes et des équations, et d’autres sortes de considérations, puis je (me) dis qu’il est « donc » bien vrai, alors que je ne l’ai pas démontré, que la loi de l’offre et de la demande régit principalement la formation de tous les prix. L’évitement de cette pétition de principe vient de lui-même dès que l’attention a été assez aiguisée par l’effort de vraies définitions. L’entendement ne laisse alors plus échapper que : 1) « principalement » ne signifie pas « complémentairement » ; 2) c’est de tous les prix et non pas d’une partie d’entre eux dont il s’agit. Ce « principalement » et ce « tous » ne sont pas conformes aux faits.

10. Soit une denrée agricole dont le prix baisse quand son offre excède sa demande et monte dans le cas contraire.

Le constater n’empêche nullement de se demander : qu’est-ce qui détermine la valeur objective d’échange de cette denrée quand il n’y a ni excès ni insuffisance de son offre sur sa demande ? [11] Même question autrement formulée : que représente la valeur objective d’échange à partir de laquelle il y a éventuellement sous enchérissement ou surenchérissement ? La réponse à cette question achève l’évitement de la pétition de principe de la loi de l’offre et de la demande censée régir principalement la formation de tous les prix.Une théorisation au moyen de pseudo définitions, de pétitions de principe et d’abus de tiers exclu [12] conforte des préjugés qui en retour facilitent son accréditation. Les allégations sur ce que la théorie économique ne peut pas avoir de commun avec les « sciences dures » sont irrecevables au regard de ce que ces sciences admettent de méthodologiquement plus élémentaire : savoir de quoi au juste il est question.

11. La mathématique de la science économique est d’abord littéraire.

En économie notamment, mieux valent des concepts sans équations de docteur en physique que toutes les équations que l’on voudra traitant de notions. La définition de la définition est un instrument mathématique logiquement indispensable au bon usage du reste de la palette des outils mathématiques dont, en premier lieu, la règle de trois. Le choix de mots et l’assemblage de phrases est un exercice mathématique, où l’on s’efforce au maximum d’exactitude et de complétude dans l’observation dont on est capable, ainsi qu’au minimum de non contradictions, de pétitions de principe et d’autres sophismes. S’y adonner en tant qu’auteur et lecteur est faire de la mathématique littéraire. L’arithmétique, l’algèbre et la géométrie font, entre autres, partie de la mathématique mécanique. En la matière qui est ici la nôtre, faire de la mathématique littéraire est indispensable pour que l’usage complémentaire d’instruments de mathématique mécanique participe à la résolution exacte de problèmes objectifs. Ne pas pousser cet effort assez loin ouvre la voie à plus de corruptions qu’il pourrait en être évité. Beaucoup de mathématique mécanique en recherche économique ne deviendra un progrès qu’après une quantité significative de mathématique littéraire. Progrès non seulement scientifique mais aussi social : la mathématique littéraire, une fois établie et plus didactiquement exposée, tombe sous le sens commun, alors que la mathématique mécanique ne tombe sous le sens que de la minorité de ses adeptes. Si la rigueur géométrique des discours économiques faisant autorité avait notablement progressé, par exemple depuis les années 1850 ou 1950, la pathologie économique s’en serait trouvée, de façon quasi mathématique, fortement réduite.

12. Le bon usage de la règle de trois n’est pas aussi simple qu’il y paraît.

La règle de trois est très utilisée en économie, comme dans le travail de l’ingénieur, du cuisinier et du médecin, parmi tant d’autres. Dans Le relativisme, ouvrage cité ci-dessus, Raymond Boudon nous aide à prendre conscience qu’il y a tout lieu de s’attendre à ce que cette utilisation se prête à des consensus établis sur des idées fausses.

« Dans une célèbre expérience, J. Tooby et L. Cosmides [13] ont posé à des médecins la question suivante : " Une maladie a un taux de prévalence de 1/1 000. Il existe un test permettant de détecter sa présence. Ce test a un taux de faux positifs de 5 %. Un individu est soumis à ce test. Le résultat est positif. Quelle est la probabilité pour que l’individu soit effectivement atteint ?" / La question a suscité des réponses fausses et pourtant largement partagées. Une majorité de médecins croient en effet que, dans les conditions décrites, le sujet positif au test a 95 % de chances d’être réellement atteint par la maladie. Si l’on fait la moyenne des réponses des médecins, le sujet positif au test se voit attribuer 56 % de chances d’être malade. Quant à la réponse correcte …, elle est donnée par un peu moins d’un médecin sur cinq, exactement 18 %. / … le taux de prévalence étant de 1/1 000, sur 100 000 personnes on dénombre en moyenne 100 malades et 99 900 sujets sains ... Or ces 99 900 personnes non malades ont 5 chances sur 100 d’être déclarées positives. D’où il suit qu’il y a un peu moins de 5 000 " faux positifs " parmi les 100 000 personnes. Ainsi, la probabilité d’être malade quand on est positif est de 100 / (5 000 + 100), soit un peu inférieure à 2 %. »

En économie, nombreux sont les rapprochements de pourcentages qui n’ont pas la même base 100 ; les proportions par rapport à des agrégats qui permettent de les minorer ou de les majorer ; les corrélations qui donnent l’impression de relations de cause à effet qui n’existent pas ou qui comportent un intermédiaire décisif dont on ne fait pas état ; les problèmes de répartition réputés sans solution objective alors qu’ils en ont une. L’adage est bien connu : on peut tout faire dire aux chiffres, y compris parfois la vérité ; aux chiffres et aux équations, ainsi qu’aux modèles économétriques. L’une des clés de l’économie politique plus pertinente, et partant des politiques économiques elles-mêmes plus pertinentes, est bien sûr de prêter davantage d’attention critique à ce qui se dit le plus couramment d’une part, le plus savamment d’autre part.

13. Le droit scientifique est rigoureux.

J’ai le droit de dire, si j’en suis convaincu, que ce phénomène, quelle que soit sa nature, participe à la configuration des activités économiques ou en résulte. En revanche, je n’ai jamais le droit scientifique d’affirmer que ce phénomène est inhérent à tout ou partie de ces activités sans le démontrer d’une façon ou d’une autre. Il n’y a de science économique épistémologiquement digne de ce nom qu’étant astreinte au respect de cette discipline pour tout ce qu’elle admet de principal. Une application particulièrement importante de cette règle est celle-ci : personne n’a jamais démontré et ne démontrera jamais que l’inclination à la maximisation du profit est inhérente à l’entreprise commerciale. Qu’elle soit savamment articulée ou spontanée, une théorisation de l’économie qui repose sur l’affirmation de cette inclination n’est pas scientifique sur ce point clé. Si s’ajoute à cela que des définitions, au sens de ce concept en logique des ensembles finis, ne s’y trouvent que de manière résiduelle, voire ne s’y trouvent nullement pour tout ce qu’y est admis de principal, alors il ne fait aucun doute que cette théorisation est foncièrement ascientifique.

14. Une théorie économique est établie aussi rationnellement que possible en étant formellement constituée de propositions non seulement explicitement énoncées mais aussi énoncées avant leur argumentation.

Les observations clés, dont l’articulation constitue une théorie, sont faites à force de regarder de ses propres yeux et par le truchement de lectures, de réfléchir crayon en main, de s’égarer jusqu’à retrouver des repères perdus de vue. Pour chacune de ces observations, il n’y a pas d’autre moyen de la mettre méthodiquement à l’épreuve de la raison que de la formuler aussi concisément et précisément qu’on s’en rend capable afin d’en vérifier à plusieurs reprises la recevabilité par l’argumentation qui l’autorise.

De la « sélection rationnelle des idées », Raymond Boudon note qu’elle « se déploie … de façon nécessairement lente pour une raison essentielle, à savoir que la critique d’une idée n’a guère d’efficacité en elle-même dès lors qu’elle se heurte à l’« opinion » et au « pouvoir social ».[14]  On peut une fois de plus illustrer l’analyse de Tocqueville par un exemple qui lui est postérieur de façon à souligner l’importance de sa pensée pour l’intelligence de nos sociétés : celui des innombrables essais critiques, qui de Viktor Kravchenko à Alexandre Soljenitsyne, ont dénoncé le système soviétique, son efficacité et sa cruauté. Ils n’ont ébranlé que les non-croyants : ceux qui n’étaient pas convaincus que le système communiste constituât une réelle alternative au système libéral, à la fois viable et préférable à ce dernier. »


[1] Seuil 1979 pour la traduction française abrégée. Les passages cités sont extraits de cette traduction, pages 186 et 188 du tome 2.
[2] Souligné par Popper. Il en va de même des soulignements suivants.
[3] N° 3803.
[4] Pages 32 et 33.
[5] Relativisme cognitif : négation de la possibilité pour la connaissance d’accéder au réel.
[6] Thomas S. Kuhn (1900-1967), philosophe américain. Les Références de l’ouvrage de R. Boudon renvoient à La structure des révolutions scientifiques, 1962, Flammarion.
[7] Le feu considéré comme un des matériaux ou principes de la composition des corps. Joseph Priestley, 1733-1804,  Antoine Laurent de Lavoisier, 1743-1794.
[8] Principe du tiers exclu, dit aussi du milieu exclu : entre deux propositions contradictoires, l’une est vraie et l’autre fausse si, et si seulement, l’exclusion d’une troisième proposition est recevable.
[9] L’extrait cité comporte ici une parenthèse donnant, en allemand, une référence précise dans l’œuvre d’Emmanuel Kant, 1724-1804.
[10] |Paralogisme|Sophisme| Il reste fréquemment utile, voire indispensable, de préciser que le 
concept de pétition de principe est distinct de la notion de position de principe. Une position de principe procède de considérations parmi lesquelles il y a ou non une pétition de principe ou plusieurs. Une pétition de principe est toujours ou bien un paralogisme — erreur de raisonnement de bonne foi — ou bien un sophisme — erreur de raisonnement de mauvaise foi… mais assez manifestement la fiche Pétition de principe de Sophisme.com est tout à fait de bonne foi et dans le mieux de que ce qui se trouve sur le même sujet par internet.
[11] Parler, dans ce contexte, de « demande » est une commodité pour distinguer l’une des deux offres en présence. La demande marchande, en tant que catégorie générale opposée à l’offre marchande, n’existe pas, contrairement à l’illusion qu’en donne l’usage de la monnaie. Parlons, c’est pratique, de l’offre et de la demande mais, quand il s’agit d’échanges économiques, n’oublions à aucun instant qu’il s’agit toujours d’une offre en échange d’une offre.
[12] De camouflage d’une contradiction en s’abstenant de tenir pour recevable une troisième proposition qui établit que la première et la deuxième proposition s’excluent.
[13] En note de bas de page 46 de l’ouvrage cité, références à une étude publiée par ces deux chercheurs en 1992.
[14] L’opinion et le pouvoir social au sens de ces mots dans l’œuvre de Tocqueville, et particulièrement dans le second 
De la démocratie en Amérique. Le passage cité se trouve aux pages 189 et 190 de l’édition Odile Jacob du Tocqueville aujourd’hui de Raymond Boudon. Le soulignement est mon fait.