Politique économique
Orientations majeures

Renouer avec l'essentiel

5. Ne plus lier la croissance et la compétitivité à la précarisation de l’emploi et à la baisse du coût du travail.

Nous commettons une faute politique quand nous lions, même subsidiairement, la croissance et la compétitivité [1] de l’économie d’un pays à la précarisation de l’emploi ou à la baisse du coût du travail. Il y a trois raisons, toutes décisives, à cela :

1. La précarisation de l’emploi s’aggrave et se résorbe selon l’évolution de l’état général de l’économie nationale. Or, pour rendre cette évolution favorable, il y a un premièrement et un deuxièmement.

Le premièrement est une augmentation du stock de capital social [2] tantôt nettement plus forte que celle du stock des dettes des entreprises, tantôt au moins égale. Tout aussi nécessaire, le deuxièmement est l’application de commun accord et au long cours de deux règles de gestion générale du prélèvement public.

Un poète a prévenu : « L’Art est long et le Temps est court. » [3] Nous affuterons notre stratégie économique en nous concentrant sur ce « premièrement » et ce « deuxièmement ». À l’aune du temps long, bien des menées apparaîtront, à coup sûr, comme des poussées de fièvre idéologique ne remédiant pas à leurs causes. Ces dernières décennies, le cap mis sur un maximum de création de valeur pour l’actionnaire et d’incessants emprunts publics pour boucler les fins de mois (ce qui est typique du surendettement) ont, entre autres, été les effets de ces poussées.

Tous les emplois rémunérés sont des échanges marchands, bien qu’ils ne se limitent jamais à n’être que ça. Depuis la nuit des temps, il est qu’apparemment avisé de toujours acheter au moins cher et de vendre au plus cher. Si ce tropisme, désastreux pour l’environnement et dommageable à la qualité de la vie sociale, justifie encore les positions que prennent les syndicats d’entrepreneurs et les groupements d’économistes les plus influents, il est grand temps qu’ils cessent de faire passer pour de la modernité de bon aloi des dérives qui ont fait un retour en force à partir des années 1980 et provoqué une réplique sévère de la grande dépression des années 1930, à peine plus de trois quarts de siècle après.

L’illusion de la compétitivité recouvrée par de la baisse du coût du travail, comme par de la dépréciation monétaire, masque le fait qui conduit à l’entretenir. Un précepte de la sagesse marchande prescrit : « Vendre des produits qui ne reviendront pas, à des clients qui reviendront ». Le fait, à ce jour encore masqué, est l’application trop peu capitalisée de ce précepte. Ce trop peu, par les étroitesses de fonds de roulement qui en résultent, rend les échéances souvent si stressantes que la baisse du coût du travail devient une obsession apaisante. Ce n’est pas alors davantage de crédits, surtout à court terme, qui desserre durablement l’étreinte. Il y faut la thérapie systémique du « premièrement » et du « deuxièmement ».

2. Les vraies lois économiques de l’emploi et de ses prix restent exclues des doctrines qui font le plus autorité, en notre pays comme ailleurs dans le monde. Notre peu d’empressement à la concentration de nos efforts sur la thérapie du « premièrement » et du « deuxièmement » vient beaucoup de là.

La relation principale entre l’état actuel et l’état futur de l’emploi passe par les bénéfices distribués en échange des mises en capital pour le financement permanent des entreprises. Mais les conditions de plein exercice de cette relation [4] sont contraires aux atavismes qui scellent nos préjugés. C’est pourtant quand elles sont entièrement satisfaites que l’augmentation du stock national de capital social entraîne l’augmentation nécessaire du stock d’emplois pérennes.

Quant aux prix de l’emploi, c’est-à-dire aux salaires, toutes sortes de rémunération du travail comprises, ils continuent à faire l’objet de deux mystifications. Leurs inégalités proviendraient de déterminants qui régiraient la formation de tous les prix. En réalité, ces inégalités ont pour spécificité d’être des clés de répartition du revenu total du travail. Par ces clés, le corps social est en mesure de participer au paramétrage de l’économie. La manière la plus juste de gérer collectivement les rémunérations du travail, nation par nation, prend appui sur cette reconnaissance. Toujours plus de redistribution via les finances publiques dédouane des responsabilités, bureaucratise à l’excès, n’élimine pas les inégalités destructrices de cohésion sociale. Assumer la répartition du revenu total du travail par les égalités et inégalités de salaires rend la renonciation à ce toujours plus recevable.

Les salaires, officiellement qualifiés de bruts, d’où résultent les nets après soustraction des cotisations officiellement réputées salariales, seraient les prix du travail. Les additions à ces bruts des cotisations officiellement réputées patronales détermineraient les coûts du travail. Ces coûts seraient comprimés à la base de la pyramide des frais de personnel afin d’améliorer la compétitivité. En vérité, les officialisations dont il vient d’être question sont des jeux de langage mensongers. Le prix et le coût du travail ne font évidemment qu’un : le salaire entier, autrement dit complet, celui qui, après entrée en vigueur du déversement des cotisations patronales dans les cotisations salariales, deviendra le brut. Car en fait, les cotisations patronales sont salariales, entièrement salariales… comme le salaire complet est aussi entièrement patronal !

Oui, réformons le marché du travail, mais d’abord par l’abolition de la fiction des cotisations patronales. Alors ce marché sera enfin régulé par ses véritables prix, devenus plus aisément et exactement comparables. Dans la foulée, ceci va avec cela, réorganisons le financement et la gestion des protections économiques dites sociales, où les employeurs, en tant que tels, usurpent le patronage qu’ils s’y sont taillés et où se brassent des sommes d’argent colossales tout en fournissant une grande quantité d’emplois directs et indirects. Dès l’abolition officielle de la fiction des cotisations patronales, la demande de la baisse du coût du travail apparaîtra au grand jour pour ce qu’elle est : celle d’un délestage en charges publiques d’une partie du prix du travail, au mépris de ce qu’y perdent d’indispensables autorégulations mutualistes. Au mépris également, d’une manière tout aussi pernicieuse, de la difficulté accrue d’établir le plus important résultat budgétaire chroniquement excédentaire, celui dont le « deuxièmement » explique ce qu’il est et pourquoi cet excédent, plus souvent que du déficit, peut et doit aller de pair avec un haut niveau d’investissements publics - des explications qui sont autant d’éléments d’instruction civique destinés à mieux éclairer les électeurs sur ce qu’ils ont à juger.

3. Lier la croissance et la compétitivité à la précarisation de l’emploi et à la baisse du coût du travail contrevient à l’émergence d’une volonté collective. Quoi qu’en disent les détracteurs de toute forme d’économie de marché, l’une est la plus appropriée à la maximisation du revenu total du travail sous contrainte de la suffisance, au regard de l’état de l’emploi notamment, du rendement moyen du placement en capital. [5]

Sur le point crucial de la répartition générale des revenus, il ne restait somme toute à la théorie économique qu’à bien expliquer la maximisation, dont l’entrée en vigueur est devenue manifeste, rétrospectivement, à partir de la première révolution industrielle. C’est maintenant chose faite, grâce à la règle de trois la plus universelle qui régit les échanges marchands. [6] Il est dans la nature du revenu total des placements de pouvoir être suffisant, et dans celle du revenu total du travail de ne jamais l’être. D’une façon certaine, la maximisation du revenu total du travail se peut et se doit.

Ce n’est, cependant, qu’à toute une série de conditions que la volonté de cette maximisation est la plus efficace. Les investissements sont au premier rang de ces conditions. Ils démultiplient d’autant plus l’activité économique qu’ils sont financés au mieux. Le meilleur financement des investissements publics se fait au moyen des livrets dûment rémunérés du trésor public, détenus par un grand nombre de particuliers et par des associations non commerciales, ne servant qu’exceptionnellement à compléter les impôts pour payer les charges de l’exercice budgétaire en cours. Le meilleur financement des investissements des entreprises est par émissions de parts de capital social, ce qui n’est attrayant et équitable que si ces parts rapportent du dividende quand il y a du bénéfice.

Le déploiement de ces financements n’a rien d’une sinécure. La flexibilisation du marché du travail, élevée au rang d’une panacée, réduit l’efficacité de l’introduction dans le bien commun de la maximisation du revenu total du travail. Il en va de même du déversement en charge publique d’une partie des salaires complets du secteur privé. Un autre grossissement va dans le même sens, avec les chutes qu’il provoque ou rend plus lourdes : celui de l’industrie bancaire alimentée par les entreprises de tous secteurs d’activité insuffisamment capitalisées, par les surendettements publics massifs et par le dopage monétaire encore plus massif afin d’éviter de la déflation, mais moyennant de l’inflation nichée qui gonfle des bulles spéculatives dont l’un des effets les plus préjudiciables est l’augmentation des prix immobiliers, loyers compris, plus rapide que celle du revenu total du travail.

La stratégie du premièrement et du deuxièmement est grosse de davantage de bienfaits qu’il en apparaît à son premier examen. Des appareils et des corporations n’y verront pas moins, vite et justement, des atteintes à leurs pouvoirs, au point de se dépenser beaucoup afin qu’elle ne soit jamais non seulement appliquée mais même académiquement étudiée.

4. En attelant mieux nos idées économiques à nos aspirations civiques et inversement, nous œuvrons obstinément. « Pour soulever un poids si lourd, / Sisyphe, il faudrait ton courage ! / Bien qu’on ait du cœur à l’ouvrage, / L’Art est long et le Temps est court » [7]. En attelant mieux nos idées, nous œuvrons tant à l’essor de notre prospérité qu’à la pacification du monde par la victoire de la coalition des nations démocratiques. Pour cet accomplissement herculéen, cette coalition devra, de haute lutte tant en son sein qu’avec ses adversaires, satisfaire les aspirations des peuples qui la constituent pour enfin parvenir à extirper les monnaies des arsenaux d’armes offensives et défensives, ce qu’elles sont depuis Crésus au moins.

Tout esprit voit la nécessité de cette conquête, après avoir assez profondément et indépendamment réfléchi aux conditions durables du commerce international équitable, de l’assainissement de l’environnement prescrit par les écologues et de plus en plus nécessaire, de la paix entre les nations et à l’intérieur de chacune. Si vis pacem, para bellum, « si tu veux la paix, prépare la guerre ». Préparons et faisons la guerre sur tous les fronts où il nous faut lutter de façon cohérente pour éviter les victoires à la Pyrrhus, telles celles de la finance à base de titrisations, dérivés, cotations en continu, surendettements publics et dopages monétaires. Faisons la richesse moins arrogante et la pauvreté moins frustrante. Hissons-nous les uns les autres à l’approbation de la stratégie économique et géopolitique du « premièrement » et du « deuxièmement », afin que des gouvernements qui la mettent continument en œuvre deviennent moins improbables.


[1] |Compétitivité| Appelons T le total mondial des exportations, P la part de ce total en provenance du territoire national. La compétitivité de l’économie nationale a augmenté, est restée stable ou a baissé selon que la part relative P/ T a augmenté, est restée stable ou a baissé. La compétitivité d’une entreprise se définit semblablement, avec le total T du marché sur lequel l’entreprise vend et la part P de ce marché que les ventes de l’entreprise constituent.
[2] Si, dans une déclaration fiscale, se trouve la mention « Acquisition de parts de capital social », ce dont il s’agit sera généralement jugé clair. Seules les sociétés commerciales et civiles (immobilières, foncières, professionnelles) ont un capital social. Tout placement en bourse n’est pas toujours en capital social, notamment du fait des obligations cotées, et tout placement en capital social n’est pas forcément en bourse non plus qu’en actions négociables. La distinction entre parts de capital social, ou actions, selon qu’elles sont négociables ou restituables, reste à vulgariser et mieux exploiter bien qu’elle soit largement pratiquée (société anonyme ou à responsabilité limitée versus société coopérative à capital variable, notamment). La distinction entre capital et quasi-capital est encore moins connue, bien que fort importante.
[3] Baudelaire, dernier vers de la première strophe du onzième poème des Fleurs du mal, Le Guignon — autrement dit la guigne, la malchance, la poisse.
[4] Rétroaction EPCE : Emploi -> Profit -> Capital -> Emploi.
[5] Tant que le sous-emploi structurel progresse, élévation de plus en plus prononcée du rendement moyen du placement en capital ; dès que le plein-emploi structurel se rapproche, baisse asymptotique de ce même rendement. Dans une nation où cet ajustement est entravé, non seulement tout n’a pas été fait pour l’emploi mais aussi le principal n’a pas été fait. Quand en jargon technocratique l’expression « traitement social du chômage » veut en fait dire « traitement économique maladroit du chômage », c’est bien vu. Le chômage est une réalité économique faisant partie des autres de même sorte, toutes constitutives du sous-ensemble économique des réalités sociales.
[6] Équation RPP’ : toute rentabilité R est égale à une productivité P fois une profitabilité P’, tant R que P et P’ ayant par définition deux à deux un élément commun. La science des prix auxquels les entreprises vendent établit l’universalité de cette équation, ce qui résout un problème de répartition de coûts longtemps catalogué sans solution objective.
[7] Baudelaire, Le Guignon, première strophe