Pour un nettoyage des idées et du vocabulaire économiques de base

Julien Descours, octobre et novembre 2018

Soyons lucides, « socialisme », « libéralisme » et « capitalisme » sont aujourd’hui des étiquettes de conceptions aux contours flous et aux perspectives incertaines. C’est l’une des raisons pour lesquelles il devient urgent de pousser au nettoyage des idées et du vocabulaire économiques de base.

Il n’y a rien d’étonnant à que nos concitoyens aient de moins en moins confiance dans les programmes économiques et sociaux que les politiques exhibent. Les partis politiques et la puissance publique contribueront à atténuer sensiblement cette défiance quand ils auront enfin le courage de s’astreindre à un vocabulaire économique de base précis, objectif et compréhensible. À ce jour, l’absence de débat public sur cette base est alarmante : comment pourrait-elle ne pas être l’un des plus graves échecs de la démocratie ?

Dans l’intimité de nos chaumières, devons-nous mobiliser nos esprits afin d’être plus nombreux à nous intéresser aux idées et au vocabulaire économiques de base ? Assurément ! parce que les réformes en trompe-l’œil que l’on nous vante dissimulent la faiblesse de leurs fondations trop souvent conceptuellement arbitraires, partiales, beaucoup moins claires et certaines qu’on le laisse entendre. Par exemple, la retenue de l’impôt à la source et l’étatisation rampante de la Sécurité sociale ne reposent que sur des attendus économiquement et politiquement bancals.

La puissance publique ne doit pas se dispenser de fournir au corps électoral les clarifications conceptuelles sans lesquelles la méfiance ne peut que l’emporter en peu de temps sur la confiance. L’histoire nous apprend d’ailleurs que la santé des démocraties est au prix de telles clarifications. Ceci met en exergue les points noirs des quinquennats successifs, parce qu’ils n’ont pu produire les éclaircissements conceptuels qui rendent l’économie intelligible au commun des mortels. Force aussi est de constater que les oppositions de toute sorte auraient intérêt, elles aussi, à prendre part à ces éclaircissements.

Pour y voir plus clair, définir ce que l’on convient d’appeler « économie » est fondamental

Une clarification conceptuelle de bon aloi précise : « Le propre de l’économie réside d’abord dans ce qui est spécifique aux échanges, dont l’un des deux termes est de l’argent » [1] Une telle convention distingue nettement ce qui est propre à l’économie et ce qui ne l’est pas. Et ce qui est hors du champ doit être dénoncé haut et fort, car « l’encombrement économique » engendre une sorte de capharnaüm, gloubi-boulga mêlant tout et son contraire, où l’inutile règne et où rien n’est à sa place.

Bien entendu, il ne faut pas attendre de miracle d’une définition stricte de l’économie. Personne n’est en mesure de cerner précisément l’effet des échanges économiques et des transferts de leurs termes sur la condition humaine et l’histoire des civilisations. Il ne fait cependant aucun doute que les relations économiques interfèrent avec les rapports sociaux et influence considérablement les appareils politiques et la mondialisation, avec tout ce que cela véhicule dans son sillage, au moyen notamment d’un lobbying omniprésent. Ne pas le reconnaître serait faire preuve d’un coupable aveuglement.

Face à la conception dominante de l’économie et après avoir montré que le marxisme et le néolibéralisme l’ont fourvoyée, Paul Fabra en appelle au « renversement de perspective de la pensée économique actuelle ». Mais comment y parvenir ? Sous une impulsion qui exigerait la confession publique d’erreurs de jugement ? L’option est peu probable. En menaçant d’évènements hautement catastrophiques ? Pas davantage, car les révisions timorées qui ont suivi la crise de 2008 sont révélatrices de l’immobilisme qui prévaut en la matière.

Je crois que les non-économistes voient juste lorsqu’ils estiment que le « renversement de perspective de la pensée économique actuelle » ne prendra corps que sous la pression de l’opinion publique, pour autant que cette nouvelle perspective comprenne notamment de substantielles élucidations normatives sur la fiscalité ainsi que sur les prix – dont ceux du travail, des placements, des produits vendus par les entreprises.

Face à la théorisation économique actuellement dominante

La théorisation économique actuellement dominante est à la fois fondamentalement subjectiviste et pertinemment mathématisée, ainsi que l’enseigne les historiens des idées économiques qui jugent la « révolution marginaliste » bienvenue et indépassable. Sur ce jugement devenu officiel, je ne fais qu’user de ma liberté de penser lorsque j’émets un doute et que je me rabats sur trois certitudes.

Le doute porte sur ce qu’est en vérité l’utilité marginale dans la théorisation actuellement dominante. En histoire des sciences, il y a l’épisode du phlogistique, du grec phlogistón « flamme ». Ce fut une théorie chimique qui, à partir de la fin du XVIIe siècle, expliquait la combustion par un élément ainsi dénommé. Sa réfutation vint, dans les années 1770, de la démonstration par Lavoisier du rôle de l’oxygène dans la combustion. L’utilité marginale en tant qu’explication de la valeur d’échange marchand pourrait bien être à la théorie économique ce que fut le phlogistique en chimie. Rien n’exclut que l’approche objectiviste des formations normales des valeurs d’échange marchand, autrement dit des prix, ne cerne que des déterminants qui auraient deux caractéristiques : 1) ils seraient différents d’un type d’échange marchand à l’autre ; 2) tous seraient expérimentalement vérifiables, ce qui n’est pas le cas de l’utilité marginale.

Face à ce doute, il y a la certitude que l’invention de l’utilité marginale a été une ingénieuse contorsion pour passer outre au fait que les valeurs d’usage sont objectivement incommensurables, au contraire des valeurs d’échange marchand.

Une autre certitude concerne l’usage premier des mathématiques en science économique. La théorie des ensembles finis peut me sembler abstraite, alors que je n’ai ni le temps, ni le désir de me plonger ou replonger dans ses rudiments. L’objectivisme économique n’exige cependant que trois choses, sur ce point de départ : admettre qu’il existe des ensembles finis, apprendre ou se rappeler que sa définition est ou bien « en extension », par énumération de ses éléments, ou bien « en compréhension », par énoncé de la propriété commune à ses éléments et à eux seuls. C’est indispensable aux catégorisations impartiales et par conséquent à l’évitement d’erreurs d’observation, d’expression et de raisonnement.

Une troisième certitude est que je dispose en économie de quoi juger l’arbre à ses fruits. Dans les fruits de la théorie économique, il y a en effet les politiques économiques des nations et de groupes de nations. Rien qu’en ce qui concerne mon chez moi, à savoir la nation ou le groupe de nations dont je suis citoyen, qu’en est-il des orientations économiques impulsées par les pouvoirs publics ? Sont-elles aussi pertinentes, cohérentes et impartiales que je pressens possible de les faire ? Si ce n’est pas le cas, il me faut se rendre à l’évidence qu’il y a dans les idées et le vocabulaire qui servent à les fabriquer de faux bons choix initiaux.

Les contournements de distinctions primordiales savonnent la pente de la défiance

Donald Trump flirte avec la démagogie. Pour se hisser au premier rang des magnats de l’immobilier, puis pour parvenir à se faire élire président des États-Unis, il a exploité sans retenue le désarroi ambiant. Son manque d’impartialité est probablement à ses yeux une qualité. Emmanuel Macron a lui pris le parti, qui ne peut que rapidement apparaître dérisoire, du « en même temps » et du « ni droite ni gauche », ainsi que celui du clivage entre « nationalistes et progressistes ». C’est aussi de la démagogie, comme si l’impartialité et les distinctions qui lui sont nécessaires étaient incompatibles avec la politique en général et la politique économique en particulier.

En France comme en bien d’autres pays, les prélèvements obligatoires comportent des impôts et des cotisations à des régimes de sécurisation économique. La séparation des pouvoirs stipulée par la Constitution et l’impartialité économique impliquent que ces régimes redeviennent autonomes et équilibrés. La Contribution Sociale Généralisée – la CSG – est un impôt direct créé en 1991 par le gouvernement Rocard pour participer au financement du « modèle social » français. Emmanuel Macron a décidé d’accroître cet impôt direct pour qu’à terme il finance complètement l’assurance chômage, en premier lieu. L’étatisation entraînée par cette transformation, extensible à d’autres régimes de sécurisation économique, a été dénoncée par le Conseil d’État, la Cour de cassation et la Cour de justice de l’Union européenne.

Édouard Philippe a annoncé le 22 septembre dernier que le gouvernement procurerait aux ménages 6 milliards d’euros de réduction d’impôts en 2019, dont les deux tiers provenant de la « suppression des cotisations salariales des actifs ». Vous avez bien lu : réduction d’impôts par baisse de cotisations assises sur les salaires. L’amalgame entre pression fiscale et prélèvements obligatoires est flagrant, alors que les deux composantes de ces derniers doivent demeurer bien distincts pour que la séparation des pouvoirs économiques soit plus réelle qu’apparente.

 


[1] Dominique Michaut, Précis d’économie objective, page 1, § 2. Ed. Bookelis, 2017. Dont, précise plus avant Michaut, l’une des deux choses est de l’argent alors que l’autre est une marchandise, que cette dernière soit un service ou un bien. Plus complètement observé, le propre de l’économie réside d’abord dans ce qui est spécifiques aux échanges dont l’un des deux termes est une marchandise et l’autre terme de l’argent ou, en cas de troc, une autre marchandise.