Les revenus du travail

Les négociations collectives de salaires

Dominique Michaut (DM), Julien Descours (JD), février 2019

VOULONS que ce soit par des négociations collectives sur la répartition du revenu total du travail que les augmentations de salaire minimum se décident. Cela s’impose d’autant plus que l’existence même de cette répartition reste plus souvent passée sous silence qu’invoquée. Son respect délibéré est pourtant une clé principale de la viabilité sociale de l’économie de marché et de la viabilité économique de la démocratie.

DM à JD — Par nation ou par région dans une nation géographiquement discontinue – dans la suite de mon propos, lorsqu’il n’est question que de nation cela vaut aussi pour une région d’une nation géographiquement discontinue –, les rémunérations du travail sont échelonnées en groupes de niveaux, ce qui en soi répond à une nécessité organique. Cet échelonnement a un effet qui oblige à reconnaître que les sommes nationales de revenu du travail donnent chacune lieu à une répartition. Voici quatre observations qui conduisent à cette reconnaissance – étant expressément entendu que toutes les variétés et les composantes des rémunérations du travail constituent économiquement des salaires et éléments de salaire, alors que juridiquement règne encore en France la convention tendancieuse selon laquelle il n’y a de salaire que moyennant un « lien de subordination » d’un employé à un employeur.

Première observation : les augmentations et, ici et là, les diminutions de rémunération du travail ont forcément pour conséquence de maintenir, d’accroître ou de réduire l’écart entre les plus hautes paies et le salaire minimum. Lorsque l’écart s’est accru ou réduit, il est tout à fait évident qu’il y a eu un changement de la répartition du revenu total du travail.

Deuxième observation : de façon inévitable, les rémunérations du travail qui sont les plus hautes réduisent la moyenne de celles qui leur sont inférieures. Ce fait est attesté lors des changements de structure des masses salariales des gros employeurs et des revenus totaux du travail par nation. La supériorité des taux d’augmentation des plus hautes rémunérations par rapport à la moyenne de celles qui leur sont inférieures tend d’autant plus à devenir endémique qu’elle est motivée par la réduction de la masse salariale et tenue indifférente aux effets du creusement de l’écart entre les niveaux de rémunération du travail. Inversement, une période de plusieurs années consécutives de hausse du salaire minimum un peu plus rapide que celle du revenu total du travail (total tout compris) ne peut qu’avoir pour effet de réduire ce même écart, sans compromettre la hausse de ce revenu total tant que la hausse du salaire minimum n’est année après année qu’un peu plus rapide.

Troisième observation : alors que déjà les chiffres d’affaires et les marges des entreprises qui emploient plus d’un salarié sont un résultat collectif et multifactoriel, le revenu total du travail d’une nation est lui aussi un résultat encore plus collectif et multifactoriel. Lorsque ce revenu total est ainsi vu, il devient clair que son statut économique est de fait celui d’un résultat réparti entre les travailleurs, quels que soient leurs employeurs et leurs emplois.

Quatrième observation : face à un creusement durable de l’écart entre les plus hautes et les plus basses rémunérations du travail, le corps social d’une nation est fondé à s’en trouver majoritairement de plus en plus mécontent. On se trouve alors, en effet, dans un état des mœurs économiques où les aspirations des mieux placés sur le marché de l’emploi sont privilégiées au détriment du plus grand nombre des autres détenteurs et chercheurs d’un revenu du travail. Plus ou moins ponctué de colères et de violences, cette sorte de mécontentement est progressivement apaisable par des négociations collectives sur la répartition du revenu total du travail.

Encore faut-il que ces négociations soient assez bien organisées et assez régulièrement réitérées pour que leurs sessions débouchent sur des décisions de salaire minimum et des recommandations de rémunérations maximales exprimées en multiples du salaire minimum. Même en ne s’en tenant qu’à l’essentiel, une telle organisation suppose une préparation que l’appareillage statistique ne fournit pas encore. Les salaires horaires tout compris, dont cotisations fictivement dites patronales tant qu’il y en a, ne font pas encore l’objet de séries statistiques fiables sur toute l’étendue de leurs diversités et de leurs inégalités, donc les plus hauts y compris – une lacune qui atteste, en creux, que la répartition du revenu total du travail n’est pas encore vue comme étant une clé principale de la viabilité sociale de l’économie de marché et de la démocratie.

Mais que l’arbre ne cache pas la forêt ! Nous en sommes là parce que l’honnêteté économique et la prudence politique ne commandent pas encore d’aborder la question des revenus du travail sous l’angle dont je viens de t’entretenir, comme au demeurant la mentalité ambiante commande d’autant moins d’aborder en débats grand public la question plus large de la distribution de pouvoir d’achat avant toute redistribution que l’étatisme fait loi en passant outre à la distinction pourtant élémentaire et nécessaire entre distribution et redistribution.

JD à DM – En définissant clairement ce qu’est la répartition des rémunérations du travail, tu en profites également pour mettre en avant l’injustice salariale dont souffrent nos démocraties. En toute logique, il paraît évident que la démesure de certaines hautes rémunérations impacte la moyenne des salaires les plus faibles, la rabaissant mathématiquement. Pour autant, je croyais que le salaire mirobolant du PDG d’un grand groupe du CAC 40, ramené au total de la masse salariale composée des salaires de plusieurs milliers d’employés, était un épiphénomène. Tes précisions m’informent du contraire, en affirmant que les hauts salaires des dirigeants influent assurément sur le niveau global de répartition des rémunérations. Je l’admets, mais il m’en faudra davantage...

Il est clair aussi qu’une politique salariale ambitieuse et empreinte de justice sociale aurait tout intérêt à repenser l’échelle des rémunérations. Ceci étant, il n’appartient pas aux pouvoirs exécutif et législatif, dans nos nations économiquement interdépendantes, d’imposer un quelconque barème de rémunération aux entreprises privées, à l’instar de celui qu’elle étage pour la grille de la fonction publique. Néanmoins, il serait bon que nos grands patrons, allègrement privilégiés par les conseils d’administration qui leur attribuent des parts variables et autres retraites chapeaux financièrement démesurées, se rapprochent des réalités que vivent au quotidien les classes laborieuses. En prenant conscience que la vertu et « l’altruisme salarial » sont des valeurs de haut management et de paix sociale, ils contribueraient à calmer l’agitation socio-syndicale qui plombe de manière récurrente la croissance de notre économie. Preuve en est le mouvement atypique qui agite nos villes depuis plus de deux mois.

Somme toute, une juste répartition des rémunérations du travail limiterait ipso facto la tendance schizophrène – et quelque peu démagogique – qui consiste à perfuser les bénéficiaires des basses rémunérations avec des aides creusant la dette publique, et d’assommer les plus hauts salaires avec des mesures fiscales confiscatoires ou incitant à l’expatriation.

Désolons-nous, la maison France, qui pourtant se targue aujourd’hui de creuser les fondations d’un Nouveau Monde, reste campée dans une redistribution capitularde, plutôt que d’encourager une saine distribution, prisonnière de pseudo-remèdes qu’elle vante à la planète entière. En effet, le champion de la redistribution n’est pas celui de la progression du pouvoir d’achat, donc de la distribution, ni de la baisse des prélèvements obligatoires. Les vases communicants percés n’ont jamais prouvé leur efficacité, malgré l’équilibre apparent des niveaux.

Alors, dire que la négociation collective sur la répartition du revenu total du travail doit se décider tombe sous le sens. Pour ma part, j’ai le sentiment qu’une telle distribution ne doit pas se négocier à la hussarde, dans le tableau démodé de la lutte des classes d’une société hiérarchisée, mais plutôt dans un dialogue constructif. Les barrières faisant obstacle à ce nouveau deal seront nombreuses. Je crois toutefois que la négociation collective doit réunir autour de la table l’ensemble des acteurs économiques concernés et s’étendre au-delà de l’Hexagone. Sans cela, l’aubaine d’un pré carré français s’orienterait rapidement vers le côté obscur de la force, celui de la fuite des talents, attirés inexorablement par les hautes rémunérations que d’autres pays leur agiteraient sous le nez.

DM à JD — L’introduction dans nos mœurs de négociations nationales réitérées sur l’évolution de la répartition du revenu total du travail se heurte à la double croyance que les écarts de niveau de rémunération du travail sont un épiphénomène et que les marges de manœuvre nationales sont très réduites sur la distribution et plus larges sur la redistribution. En partant du cas d’école chiffré de l’un quelconque des plus gros employeurs, il ne fait aucun doute que c’est tout le contraire de la première croyance qui est vrai : les écarts de niveau de rémunération du travail ne sont jamais un épiphénomène. Je te propose d’y revenir après nous être entraînés à considérer d’autres vérités, elles sur les dépenses publiques et leur financement avec ce qu’elles comportent d’assainissements à terme hautement favorables à la compétitivité des entreprises françaises.