Délimiter le champ

La voie libératrice de l'économie objective

« La seule voie libératrice qui nous soit ouverte est de ramener le système économique — et politique — à l’objectivité. Il cesserait alors de faire pression sur nous, à chaque moment de notre existence, par des procédés d’action psychologique propres à nous suggérer des besoins qui nous enchaînent. Enfin, délivrée des continuelles sollicitations de la propagande d’État ou de l’appareil commercial et publicitaire, l’imagination pourrait se déployer en toute liberté dans l’univers qui lui est propre (l’art, l’amour, les loisirs). C’est en restituant la vie sociale à la rationalité, c’est-à-dire au réel, qu’on pourra à nouveau ouvrir en grand le champ des possibles là où un tel champ existe pour de bon. »
Paul Fabra [1]

Une objection au projet de l’économie définie s’impose d’elle-même. L’expression « abstraction réductionniste » l’épingle.

Les hommes se livrent à leurs activités avec le mélange entier de ce qui les façonne jour après jour, en interaction constante avec le milieu dans lequel ils se trouvent. C’est indéniable et rien ne justifie de repousser le constat que les mentalités influent beaucoup les pratiques des échanges et des transferts économiques. La discipline d’étude et de prescription que l’économie définie constitue n’en doit pas moins être vue comme étant une innovation.

Une génération qui s’adonnera à cette discipline améliorera sensiblement ce qu’il est depuis longtemps usuel d’appeler « l’économie ». Pour ce faire, elle rompra peut-être avec ses devancières qui à la suite de leurs lectures préjugées d’Adam Smith ont postulé l’obtention du plus grand bien commun par les intérêts particuliers sous la férule de la concurrence. Plus assurément, elle sera sélective dans ce qu’elle retient sur ce qui est propre aux échanges et transferts économiques.

Elle se départira de la crainte d’un appauvrissement philosophique et scientifique du fait de cette sélection. Au contraire, elle constatera que la voie de l’économie définie est libératrice de possibles refoulés et de féodalités renaissantes. [2]

Des sciences et techniques ont assimilé et assimileront ce genre de changement de leurs idées directrices. Ce fut et cela restera chaque fois au moyen d’un corps de concepts avec à sa tête logique une spécification stricte de son objet. [3] Si l’économie définie est une réorientation viable, alors à coup sûr elle n’entrera collectivement en vigueur que par ceux qui auront travaillé à le montrer et à le faire reconnaître. [4]


[1] L’anticapitalisme / Essai de réhabilitation de l’économie politique, p. 33 de la première édition (1974, Arthaud), p. 37 de la seconde édition en français (1978, Flammarion). Dans Refonder l'économie politique troisième paragraphe de la section À bas la révolution ! du chapitre 1.
[2] L’économat en contrepoison de l’économisme est libérateur. Les élus économes des deniers publics rendent l’air du temps plus respirable que leurs collègues prodigues aux frais d’autrui.

[3] | Concept | notion | Jean-Paul Sartre a préconisé d'appeler « concept » une définition en extériorité et atemporelle, « notion » une acception en intériorité et qui « comprend en elle-même son propre temps. » Autrement dit, appelons « concepts » les constats indémodables, « notions » les autres idées. Suivons Sartre sur ce point, comme Paul Fabra l’a fait (p. 65 ou 73 du livre indiqué en note 1). Par les considérations qui viennent d'être exposées, le concept d'économie définie est extractible de la notion d’économie. D’autres concepts qui rendent féconde la culture du champ de l’économie définie sont extractibles d’autres notions, généralement très courantes. Ne faire de la politique et de la gestion qu'avec des concepts est impossible. Le faire avec des notions et trop peu de concepts idoines égare.
[4] |Objectivation| Aussi documentée et mathématisée qu’une objectivisation du subjectif soit faite, il est méthodologiquement impossible qu’elle mette au jour de la certitude objective. Il est même hautement probable qu’elle participe à l’enfouissement de constats objectifs, tant par le temps qu’elle prend que par le scientisme qu’elle entretient.