Comprendre et croire

Le cap à tenir plusieurs générations durant

Je viens d’évoquer les arguments d’autorité qui incitent à passer de la compréhension à l’accréditation. Surtout dans le cas de l’objectivisme économique, il me paraît douteux qu’une telle transformation puisse devenir un soudain fait de société.

La très substantielle contribution de Ricardo à l’établissement d’une analyse objective du système économique n’a pas complètement échoué. Avec le marxisme d’une part et le marginalisme d’autre part, son exploitation l’a démolie sur plusieurs points fondamentaux, voir l’ouvrage principal de Paul Fabra. Ce qu’il a manqué à la rigueur de Ricardo pour tirer la pensée économique plus près du seuil d’une science dure a trop fait l’objet de questions mal posées et de réponses biaisées. Pendant les deux siècles qui ont suivi les années 1820, tout s’est passé comme si les esprits n’étaient pas prêts.

Vont-ils le devenir au cours du troisième siècle ou même d’un siècle suivant ? Dans nos mentalités actuelles, les signes avant-coureurs de cette évolution-là paraissent être bien ténus, même chez la plupart de ceux qui se disent prédisposés à les amplifier. Doter l’économie politique objective de traités dont les qualités de fond et de forme en feront des ouvrages de référence n’adviendra assurément pas du jour au lendemain. Auparavant puis conjointement, les regards qui n’excluent pas d’en arriver à considérer la problématique des accumulations et des gains économiques d’un œil neuf devront avoir réussi à se faire de plus en plus nombreux.

Voici de quoi il s’agit. Les accumulations économiques sont celles de propriétés qui ont une valeur d’échange marchand. Les gains économiques sont ceux de sommes d’argent. L’économie politique objective montre qu’une position de fond est viable en systémique économique : oui à ces accumulations, non aux maximums de ces gains. Je m’empresse d’ajouter qu’un tel oui n’implique pas que les accumulations en question doivent être le moins possible collectives. Je précise également que ce non aux maximums de gains économiques concerne au premier chef les marges bénéficiaires des entreprises, les plus hautes rémunérations du travail, la prolifération par voie fiscale de redistributions et de sanctions réputées correctrices.

Tout un courant d’opinions s’estimant libérales admet ce oui et repousse ce non. La course aux maximums de gains économiques serait nécessaire à la concurrence, surtout quand elle est vue davantage comme un processus darwinien de sélection des plus aptes que comme un impartial principe d’organisation de la vie en société. Sous sa férule, l’augmentation accélérée de la prospérité générale sauvegarderait le minimum social de justice commutative et distributive.

Prenons du recul. Attribuer d’office aux individus la volonté de s’en mettre le plus possible dans la poche n’est pas libéral, quoi qu’on en dise. Une société libre a en effet pour principe qu’une personne tant physique que morale endosse l’entière responsabilité des buts qu’elle s’assigne. Les théorisations et les habitudes qui fixent à chaque catégorie d’agents économique un intangible but générique ne sont pas libérales. Elles ferment ce qui n’est pas fatalement destiné à le rester. Une société ouverte n’est parvenue sur ce point à maturité qu’à condition de repousser cette sorte de généralisation téléologique et avec elle les modélisations mathématiques qui en ont été tirées.

Fondées sur le principe de l’individualisme méthodologique, les approches foncièrement subjectivistes et comportementalistes de l’économie réduisent la rationalité individuelle et entrepreneuriale aux postulats arbitraires qui leur conviennent. Elles sont en vérité pseudo-libérales et elles clivent. Dans ces conditions, la lucidité ne commande-t-elle pas de pressentir que les entraves à l’objectivisme économique pourront se révéler très longues à délier ?

À la recherche de vérités mal exploitées ou restant à dégager, il faut de l’indépendance intellectuelle et, à l’indépendance intellectuelle, il faut de l’indépendance financière. En matière d’analyses et de synthèses économiques aussi, ce fut, c’est et ce sera préférable. Les manques d’indépendance intellectuelle et financière ne peuvent que freiner la percée, d’abord dans l’opinion publique puis sur la scène politique, des progrès conjoints de l’économie définie et de l’économie de plein échange. Renoncer à ces indépendances en raison de ce qu’il en coûte oblige tôt ou tard à devoir concéder des colorations idéologiques qui détourent de ces progrès tout en maintenant le débat public de fond dans les ornières où il est embourbé.