Brèves d'économie politique

Le préjugé du déterminant universel des chertés

Toute théorie qui suppose l’existence d’un déterminant universel des valeurs d’échange marchand est par construction non scientifique. C’est le cas du marginalisme, fondateur de l’économie politique néoclassique avec des conséquences à long terme que nous avons sous les yeux.

« L’alpha et l’oméga en économie, c’est l’offre et la demande. Cela vaut pour les prix, pour tous les prix quand ce mot désigne les valeurs d’échange marchand. Sur ce point, tout le reste est subsidiaire. » Cette opinion à la fois très populaire et surabondamment confortée par un grand nombre de discours savants exprime la croyance en un déterminant des chertés sinon universel au moins dominant. Du côté des discours savants cette conviction fait écrire à Dani Rodrik, professeur d’économie à Harvard, que « la bête de somme des modèles de science économique est celui de l’offre et de la demande, connu de quiconque a suivi un cours d’introduction à l’économie » – version néoclassique.

Historiquement, c’est dans La Richesse des Nations (1776) qu’Adam Smith a introduit en analyse économique la distinction entre valeur d’usage et valeur d’échange d’un objet. La première des quatre pages web auquel je renvoie à la fin de la version complète du présent article cite le passage dans lequel il le fait. Son refus d’attribuer systématiquement la cherté à l’utilité est incontestablement conforme à un grand nombre de faits. Pour l’illustrer par un exemple frappant, Smith compare les utilités et les chertés respectives de l’eau et du diamant. À peine un siècle plus tard, ce qui allait devenir la révolution marginaliste avance son explication qu’elle fait passer à la postérité comme étant, dit-elle, le paradoxe de l’eau et du diamant. Les bons professeurs d’économie résument très clairement cette explication, comme dans la même page web le rappelle la citation reprise après celle de Smith.

La méthode, l’échec qu’elle évite, ses implications

Seule l’habitude prise de longue date autorise à croire d’emblée en l’existence d’un déterminant omniprésent des chertés. Ce n’est toutefois qu’au terme de l’étude de la formation de la valeur d’échange dans chaque catégorie homogène de marchandise qu’il devient de bonne méthode de se prononcer sur cette existence, sous peine de commettre une pétition de principe, cette faute qui consiste à tenir pour vrai ce qui est à démontrer. La recevabilité scientifique tant du marginalisme que de tout autre monisme avancé de la même manière sur le même sujet est en trompe l’œil.  Et avec de lourds dommages collatéraux. L’esprit scientifique remplit son rôle lorsqu’il incline à chercher par la méthode qui vient d’être dite s’il y a des lois objectives qui ont des fonctions homéostatiques plus omniprésentes et importantes que « la bête de somme des modèles économiques ». Oui, il y en a, avec notamment une dont la relégation des déclinaisons macro, méso et micro économique est hautement calamiteuse, voir dans ma thèse la première occurrence de l’abréviation RPP’.

Tout le milieu de l’enseignement et de la recherche économiques est encore loin d’admettre ces réalités. Le marginalisme se prête à l’application immédiate de techniques mathématiques formellement élégantes et scolairement sélectives. Par qui que ce soit et en quelque circonstance que ce soit, avoir accrédité une théorie initialement moniste de la cherté rend pénible à confesser la raison pour laquelle ce dogme n’est pas scientifique. De toute façon, la profession des économistes universitaires est beaucoup plus sensible aux critiques et reconstructions développées en son sein qu’ailleurs, sans doute en grande partie de façon inévitable. Cette profession sait que lorsque dans ses membres il s’en trouvera de plus en plus qui travailleront au remplacement de la théorisation marginaliste, en cadrage des formations supérieures à l’économie, alors le déclassement académique de l’appareillage néoclassique sera engagé et il s’ensuivra en peu de générations le déclassement politique du néolibéralisme et des financiarisations dangereuses auuxquelles il expose. Mais qui peut prédire si cette refondation percera et, à plus forte raison, quand ? Aucune certitude à cet égard n’est indispensable à la collecte et la publication de vérités rigoureusement articulées, en préparation à leur sélection par des économistes universitaires agissant en tant que tels.


Distribuée par Hachette Livre et titrée Précis d’économie objective, l'édition brochée de la contribution de Dominique Michaut à la réorientation de l’économie politique est achetable dans de nombreuses librairies, dont celles par internet d’Amazon, de Bookelis et de la Fnac.


Des vérités contournées par l’orthodoxie néoclassique

Par ses attendus qui l’empêchent d’y intégrer une définition canonique en mathématique des ensembles finis de l’économie et une autre de la marchandise, l’économie politique néoclassique conduit à voir dans une monnaie légale une sorte de marchandise puisqu’elle a une utilité et une valeur d’échange. Cette contorsion est contrefactuelle. Certes l’orthodoxie néoclassique reconnaît comme il se doit que les monnaies sont des instruments d’échange marchand et de stockage de valeur d’échange marchand. La théorisation néoclassique ne se rend cependant pas à l’évidence que les monnaies légales ne sont pas du tout de la marchandise puisque leur utilité est entièrement ramenée à leur valeur d’échange. À ceci s’ajoute que la séduction de ce même courant théorique vient beaucoup de son incitation à en faire le moins possible pour exclure de l’ensemble des marchandises et de son propre champ de compétence n’importe quoi d’utile, c’est-à-dire n’importe quoi tout court : l’économie strictement définie n’est pas dans ses gènes, alors que s’y trouvent ses investigations sur n’importe quel phénomène de la vie sociale pour, nous assure ce courant doctrinal, en découvrir les explications sous-jacentes, invisibles ou contraires à l’intuition.

Même pour des esprits aussi épris de conformisme intellectuel que les poissons le sont de milieux aquatiques, il est peu difficile de se rendre à un fait qui est sans exception : toute production humaine a pour moyens élémentaires du savoir accumulé, des ressources naturelles et du travail-dépense d’énergie elle-même humaine. Or pas un seul de ces moyens n’est en soi de la marchandise à proprement parler.

Quelles que soient son utilité et sa renommée, aucun savoir n’est en soi une marchandise ; déclarer la brevetabilité du vivant et de lois physiques hisse une appropriation démoniaque au rang d’une initiative heureuse. Quelles que soient ses potentialités, aucune ressource naturelle n’est en soi une marchandise ; les redevances imposées pour leur exploitation en viennent vite à tirer d’une rareté naturelle un filon lucratif aux conséquences perverses – d’où la malédiction des découvertes d’une grande quantité d’or et de pétrole, entre autres. En dépit de ses grandeurs et de ses misères, aucune dépense ancienne ou nouvelle d’énergie humaine n’est en soi une marchandise ; ne pas en tenir compte pousse au pillage de ressources naturelles, au productivisme aveugle et au confusionnisme qui se juge progressiste… tout en financiarisant le « capital humain », sans vergogne depuis quelques décennies.

• Une marchandise possède une valeur d'usage et une valeur d'échange. • Les monnaies ayant cours ne sont pas des marchandises. • Les moyens élémentaires de toute production humaine sont du savoir accumulé, des ressources naturelles, du travail nouveau.  • Aucun des trois moyens élémentaires de production n'est une marchandise.

Brève précédente  Brèves suivante